Politique & Economie

Trump a fait ce que personne n’osait faire : détruire la bourse lui-même

Il y a quelque chose de fascinant, presque de vertigineux, à observer un système s’effondrer non pas sous le poids de ses propres contradictions, mais sous les coups délibérés de celui qui était censé le protéger. Les marchés financiers mondiaux vivent en ce moment une séquence que les manuels d’économie peinent à classer, parce qu’elle ne ressemble à rien de ce qu’on a connu depuis des décennies.

On a l’habitude d’entendre que la bourse déteste l’incertitude. Ce qu’on n’avait pas anticipé, c’est qu’elle déteste encore davantage la certitude d’une guerre commerciale totale et assumée. Depuis l’annonce par Donald Trump de droits de douane dits « réciproques » et la réponse immédiate de Pékin avec ses propres mesures de contre-attaque fiscale, les indices mondiaux se sont mis à saigner. Apple et Amazon ont chacun perdu près de 10 % en quelques jours à peine. Les grandes banques ont trébuché dans leur sillage. Ce n’est pas une correction technique. C’est une onde de choc politique.

Et c’est précisément là que réside l’inversion troublante de la situation. Le récit dominant depuis 2022 attribuait toutes les turbulences boursières à l’inflation, aux taux d’intérêt, à la politique monétaire des banques centrales. Cette fois, l’inflation n’est pas le déclencheur, elle est au mieux une conséquence redoutée. Ce qui fait plonger les marchés, c’est la perspective d’un ralentissement économique brutal aux États-Unis, d’une réduction massive des échanges commerciaux mondiaux, et d’un scénario de récession mondiale que les investisseurs jugent désormais crédible, non plus hypothétique.

« Les investisseurs perçoivent désormais des risques significatifs d’un important ralentissement économique aux États-Unis, d’une hausse probable de l’inflation et d’une réduction substantielle des échanges commerciaux. »

Ce qui est proprement stupéfiant, c’est que les marchés financiers américains, historiquement chouchous des administrations républicaines, se retournent contre la politique même de celui qui se présentait comme leur grand défenseur. Trump a toujours utilisé le CAC, le Dow Jones, le Nasdaq comme baromètre de sa réussite personnelle. Cette fois, ce baromètre explose entre ses mains, et c’est lui qui tient le marteau.

Faut-il pour autant céder à la panique ? L’histoire boursière enseigne une leçon cruelle mais salutaire : les krachs arrivent, repartent, et le long terme finit presque toujours par effacer les dégâts pour les investisseurs patients. Le krach de 1929, la chute de 40 % pendant la Seconde Guerre mondiale, le choc pétrolier des années 70, la bulle internet, les subprimes de 2008, le krach éclair du Covid : chaque fois, les marchés se sont relevés. Mais cette régularité historique ne doit pas anesthésier le jugement. Car ce qui se joue aujourd’hui n’est pas un accident de parcours conjoncturel. C’est un choix politique assumé, réversible seulement si la volonté politique change.

C’est là que le risque devient particulièrement difficile à mesurer. Une pandémie, une crise bancaire, un choc pétrolier : ce sont des événements exogènes que les marchés savent finalement digérer parce qu’ils sont passagers par nature. Une guerre commerciale pilotée par décret présidentiel, capable d’escalader ou de se dissoudre selon l’humeur d’un homme seul, c’est une tout autre forme d’incertitude. Les algorithmes de trading, les modèles de risque, les stratégies de diversification n’ont pas été construits pour ce type de volatilité géopolitique aussi directement liée à un individu.

La vraie question que personne ne pose encore assez fort : et si cette destruction de valeur n’était pas un effet secondaire regrettable, mais un outil de pression délibéré dans une négociation globale dont nous ne voyons pas encore toutes les pièces ?


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