Il y a quelque chose de presque fascinant dans la capacité de l’administration Trump à réinventer sans cesse le prétexte. Après la sécurité nationale, après la réciprocité commerciale, après la défense de l’emploi américain, voici venue l’heure du grand humanitarisme douanier. Washington vient d’annoncer de nouvelles taxes à l’importation ciblant soixante économies, dont la Chine et l’Union européenne, au nom de la lutte contre le travail forcé. Des surtaxes comprises entre 10 % et 12,5 %, présentées comme une sanction morale contre des pays qui n’auraient pas adopté les interdictions d’importation adéquates sur ce sujet.
La justification est habile, il faut le reconnaître. Difficile de s’opposer frontalement à une mesure présentée comme la défense des travailleurs exploités à l’autre bout du monde. Mais l’emballage rhétorique ne doit pas faire oublier que ces droits de douane s’inscrivent dans une séquence bien plus longue et bien plus intéressée. La même administration fait simultanément appel d’une décision de justice qui l’obligerait à rembourser des surtaxes annulées par la Cour suprême en février dernier, des surtaxes qui pèsent sur plus de 300 000 importateurs américains. On a donc d’un côté un gouvernement qui se bat devant les tribunaux pour ne pas rendre l’argent déjà perçu, et de l’autre qui annonce de nouveaux prélèvements au nom de l’éthique. La cohérence est quelque part entre les deux.
« Ces surtaxes allant de 10 % à 12,5 % doivent permettre de lutter contre le travail forcé, d’après la Maison Blanche. »
Ce qui est structurellement intéressant ici, c’est l’effet d’accumulation. Chaque nouvelle vague de droits de douane, quelle que soit sa justification officielle, finit par produire le même résultat concret : une hausse du coût des importations pour les entreprises américaines, répercutée in fine sur le consommateur, et une pression supplémentaire sur des partenaires commerciaux forcés de négocier sous contrainte. L’Union européenne, déjà ciblée, va devoir choisir entre répondre avec ses propres mesures de rétorsion ou encaisser en espérant que la situation se stabilise. Les deux options ont un coût.
Pour les marchés, l’équation est inconfortable. Une nouvelle salve de tensions commerciales avec soixante pays en même temps, c’est de l’incertitude injectée directement dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, dans les projections de résultats des entreprises exposées à l’international, et dans les anticipations d’inflation. Les investisseurs détestent l’imprévisibilité, et l’administration Trump en a fait presque un mode de gouvernance économique.
La vraie question que tout cela pose n’est pas morale mais stratégique : jusqu’où peut-on empiler des droits de douane avant que les effets de bord ne deviennent incontrôlables même pour celui qui les impose ? Les économistes sont partagés sur le seuil, mais pas sur la direction. Pendant ce temps, soixante économies regardent Washington manœuvrer et calculent leurs ripostes. Le libre-échange mondial ne se meurt peut-être pas, mais il passe une mauvaise passe.
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