Un sommet de l’OTAN à Ankara, une rencontre avec Zelensky, puis un appel à Poutine : Trump s’est offert le scénario d’un président-négociateur omnipotent, pendant que la Russie prépare, selon Zelensky lui-même, « une nouvelle attaque massive ». Le décor est planté, et il est franchement vertigineux.
Ce qui se joue à Ankara cette semaine dépasse largement un agenda diplomatique chargé. C’est une recomposition brutale de l’ordre atlantique que l’on observe en temps réel. Washington ne dirige plus l’alliance comme avant : il la rénégocie, unilatéralement, en pressant les Européens de porter leur propre fardeau sécuritaire. La politiste Alexandra de Hoop Scheffer le formule avec précision dans les colonnes du Monde : les États-Unis sont entrés dans une « logique de saturation stratégique ». Trop de fronts, trop de coûts, trop peu de résultats perçus. Le retrait n’est pas encore là, mais le désengagement progressif, lui, est bien réel.
Pour l’Europe, cela signifie une chose concrète : il faut construire une industrie de défense coordonnée, maintenant, sans attendre que Washington change d’humeur. Ce n’est pas une option parmi d’autres, c’est une nécessité structurelle. Mais entre l’intention et la capacité industrielle effective, le fossé reste abyssal. Des années de sous-investissement ne se rattrapent pas en un sommet.
« Les États-Unis sont dans une logique de saturation stratégique, engagés sur plusieurs fronts, et renégocient le contrat transatlantique de façon unilatérale. »
Pendant ce temps, Zelensky arrive à Ankara dans une position délicate : il doit convaincre Trump de maintenir un soutien américain suffisant pour tenir, sans pour autant braquer un président qui rêve ouvertement de jouer les médiateurs providentiels. Trump discutera ensuite avec Poutine. La séquence elle-même est un message : l’Ukraine n’est qu’une étape dans un agenda plus large, pas le centre de gravité de la diplomatie américaine.
Ce qui inquiète, c’est précisément cette asymétrie. Poutine, lui, n’est pas en position de saturation. Il a structuré son économie de guerre, normalisé les pertes, et attend. Si une nouvelle offensive massive se prépare comme l’affirme Zelensky, le timing vis-à-vis du sommet de l’OTAN n’est pas anodin : c’est une démonstration de force destinée à peser sur les négociations avant même qu’elles commencent.
La vraie question que personne ne pose franchement : à quel accord Trump est-il prêt à contraindre l’Ukraine pour décrocher une paix qui flatte son bilan ? Un cessez-le-feu qui fige les lignes actuelles serait présenté comme une victoire à Washington. À Kyiv, ce serait autre chose. Et en Europe, on regarde, coincé entre dépendance ancienne et autonomie encore théorique, en espérant que le prochain sommet ne soit pas celui où l’on apprend qu’on a été mis devant le fait accompli.
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