Politique & Economie

Quand le football devient une arme politique à double tranchant

Il suffit parfois d’une question anodine sur un pronostic sportif pour que le masque tombe et que l’idéologie surgisse en pleine lumière. À la veille du match France-Sénégal dans le cadre de la phase de groupes de la Coupe du monde 2026, Ousmane Sonko, président de l’Assemblée nationale sénégalaise et ancien Premier ministre, s’est livré à un exercice qui n’avait de footballistique que le prétexte.

Interrogé par RFI et France 24 sur son pronostic, l’homme politique sénégalais a d’abord joué la carte de la sobriété patriotique : il pense que le Sénégal va gagner, comme il le souhaite, comme tous les Sénégalais. Jusque-là, rien que de très attendu. Mais Sonko n’a pas pu s’arrêter là. La formule est arrivée, ciselée, calculée, destinée à faire le tour des réseaux sociaux à la vitesse d’un missile : quelle que soit l’issue, ce serait l’Afrique qui aurait battu l’Afrique, en référence explicite à la présence nombreuse de joueurs d’origine africaine au sein de l’équipe de France.

On pourrait sourire de la pirouette. On pourrait même y trouver une certaine élégance rhétorique. Mais à y regarder de plus près, cette déclaration porte une ambiguïté fondamentale qui mérite d’être interrogée sérieusement. En instrumentalisant les origines des joueurs français pour en faire des représentants symboliques du continent africain, Sonko efface d’un revers de main ce que ces hommes sont réellement : des citoyens français, formés en France, engagés sous le maillot bleu. Réduire Kylian Mbappé ou ses coéquipiers à leurs racines biologiques plutôt qu’à leur trajectoire personnelle et nationale, c’est preciseément le genre de glissement identitaire que l’on dénonce habituellement avec véhémence quand il vient d’ailleurs.

« Quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique. », Ousmane Sonko, président de l’Assemblée nationale sénégalaise, juin 2026

Sonko assume pourtant une lecture géopolitique et démographique revendiquée. Selon lui, la composition de l’équipe de France renverrait à une réalité plus vaste, celle du poids humain et symbolique du continent africain dans le monde contemporain. L’argument n’est pas dénué de sens sur le plan sociologique, mais il devient problématique dès qu’il sert à nier l’appartenance nationale de sportifs qui n’ont jamais prétendu représenter autre chose que la France.

Ce n’est pas la première fois que Sonko utilise la France comme toile de fond pour ses constructions narratives. Son rapport tendu avec Paris, ses accusations contre Emmanuel Macron sur la présence militaire française en Afrique, ses déclarations sur la souveraineté sénégalaise dessinent un personnage politique qui a fait de l’anti-françafrique une marque de fabrique. Cette déclaration sur le match s’inscrit dans ce continuum, presque mécaniquement.

Le vrai risque de cette rhétorique est ailleurs. En assignant des identités continentales aux joueurs français d’origine africaine, on rouvre une boîte de Pandore identitaire que le sport, justement, a parfois le mérite de refermer. Le football peut être un espace où les trajectoires individuelles transcendent les héritages collectifs. En en faisant un théâtre de la décolonisation symbolique, Sonko ne libère personne. Il enferme.

La question qui flotte après cette déclaration reste ouverte : jusqu’où la politique a-t-elle le droit de coloniser le sport, et au nom de qui parle-t-on vraiment quand on prétend parler pour tout un continent ?


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