Il y a quelque chose de fascinant, et peut-être de légèrement pathétique, dans le spectacle d’un créateur qui revient inlassablement hanter la franchise qu’il a enfantée. Comme un ex qui relit les photos du mariage en commentant chaque nouvelle relation de son ancien partenaire, David Jaffe refait surface avec une régularité troublante, et sa dernière sortie autour du reveal de God of War : Laufey ne déroge pas à la règle.
La scène est connue. Jaffe, en direct face caméra, découvre le personnage de Laufey tel que Sony Santa Monica le présente au monde : une femme rousse aux traits réalistes, vêtue d’une tenue médiévale, nichée dans une forêt qui semble tout droit sortie d’un conte nordique. Sa réaction tient en trois mots à peine publiables. Puis vient le vrai réquisitoire : la série aurait perdu sa violence, son identité, son focus sur le personnage, et se serait égarée dans une direction fantasy trop sage, trop policée, trop éloignée du chaos organique qui faisait hurler les manettes en 2005.
Ce qui est intéressant ici, ce n’est pas tant l’avis de Jaffe que sa récurrence. À chaque sortie significative autour de la licence, l’homme réapparaît pour distribuer des coups. Avant Laufey, c’était l’image teaser de la série Prime Video qui l’avait fait se « taper une barre ». Avant ça, d’autres prises de position, d’autres live streams enflammés. Une partie de la communauté commence d’ailleurs à le dire sans détour sur Reddit : cette rancœur ressemble moins à une critique artistique lucide qu’à une incapacité à accepter que son enfant ait grandi sans lui.
« C’est comme si quelqu’un adoptait ton enfant et en faisait quelque chose de complètement différent de ce que tu avais imaginé. »
Et pourtant, même Jaffe ne peut s’empêcher de concéder un point crucial : le combat de Laufey lui semble fun, plus proche de l’action nerveuse des premiers épisodes que des récentes itérations. Ce demi-aveu mérite attention. Il suggère que Santa Monica Studio n’a pas abandonné l’ADN brutal de la franchise, mais qu’il cherche à l’envelopper dans une nouvelle proposition narrative et visuelle. Est-ce une trahison ou une évolution assumée ? La question est légitime, mais elle se pose différemment selon qu’on est le géniteur nostalgique ou le joueur de 2025.
Le vrai risque pour Sony n’est pas Jaffe. C’est que ses critiques, amplifiées par les algorithmes et les communautés en ligne, alimentent un backlash préventif autour d’un jeu qu’on n’a quasiment pas encore vu. La direction artistique de Laufey, plus humaine et moins iconique que Kratos, peut désorienter. Mais rappelons-nous : quand Kratos a troqué ses lames du Chaos contre une hache viking et une barbe de papa gâteau, les mêmes prophètes de malheur criaient à la trahison. Ce jeu s’appelle God of War (2018) et il a remporté quasiment chaque prix de l’année.
Alors, David Jaffe a-t-il raison de sonner l’alarme ou rejoue-t-il simplement le même disque rayé à chaque nouvelle génération de Kratos ? La réponse, quelque part entre les deux, ne se trouvera que la manette en main.
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