Certains acteurs ne jouent pas un rôle, ils deviennent un personnage. Sam Neill était de ceux-là, et la nouvelle de sa disparition dans la nuit du 12 au 13 juillet, à 78 ans, a traversé le monde des cinéphiles comme un coup de tonnerre familier : celui d’un deuil qu’on savait possible mais qu’on refusait d’envisager.
Pour des millions de spectateurs, Sam Neill est et restera Alan Grant, ce paléontologue bougon et magnétique qui, dans Jurassic Park en 1993, posait son regard stupéfait sur des dinosaures ressuscités par Steven Spielberg. Ce plan, ce moment suspendu où l’incrédulité se transforme en émerveillement, c’est l’une des grandes images du cinéma populaire du XXe siècle. Et Neill y était pour beaucoup : sa crédibilité naturelle, son refus du cabotinage, cette façon de jouer l’intelligence sans jamais paraître condescendant.
Ce qu’on oublie parfois, c’est l’étendue réelle de sa filmographie. John Carpenter l’avait choisi pour L’Antre de la folie en 1994, film souvent sous-estimé qui mérite aujourd’hui sa réputation de chef-d’oeuvre du genre horrifique. Plus récemment, les téléspectateurs de Peaky Blinders l’avaient redécouvert en inspecteur Campbell, antagoniste froid et torturé, preuve que l’acteur n’avait rien perdu de son acuité avec l’âge. Sans oublier Le Piano de Jane Campion, Omen 3, ou ses retrouvailles avec la franchise Jurassic World dans Dominion en 2022, sorties de route commerciale certes, mais où Neill retrouvait Grant avec une évidente tendresse pour le personnage.
“Je suis Alan Grant. Je le serai toujours, et je ne m’en plaindrai pas.”
Sam Neill avait dit quelque chose d’approchant dans plusieurs interviews au fil des années, avec cet humour discret et cette absence totale de posture qui le caractérisaient. Il savait ce que cette figure représentait pour le public, et il l’assumait sans amertume ni ironie.
Sa mort intervient dans un contexte particulier pour le cinéma de genre et de science-fiction : les grandes franchises cherchent en permanence à se réinventer, souvent en sacrifiant leurs figures tutélaires sur l’autel du rajeunissement forcé. Neill appartenait à une génération d’acteurs qui portaient un film sur leurs épaules sans avoir besoin d’un univers étendu pour exister. Sa présence suffisait à donner de la gravité à n’importe quelle scène.
On peut imaginer que sa disparition va relancer les questions sur l’avenir de Jurassic Park en tant que franchise. Universal a déjà annoncé un nouveau film prévu pour 2025, dont le développement se poursuit. Quel sens cela aura-t-il sans aucun des visages originaux ? La question n’est pas rhétorique : Alan Grant, Ellie Sattler, Ian Malcolm constituaient un triangle humain qui ancrait le spectacle dans quelque chose de tangible. Sans eux, ou sans la possibilité de leur retour, la franchise devra prouver qu’elle existe pour autre chose que la nostalgie.
Sam Neill, lui, n’avait pas besoin de nostalgie pour être grand. Il l’était déjà.
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