Il y a des records qui semblaient intouchables, de ceux qu’on range dans le panthéon du football français avec une certaine solennité, presque une tendresse. Olivier Giroud avait mis toute une carrière, des décennies de sueur et de silences ingrats, pour graver ses 57 buts dans le marbre des Bleus. Et voilà qu’en une soirée face au Sénégal, un gamin de 27 ans a balayé tout ça avec le naturel déconcertant de quelqu’un qui prenait simplement son café du matin.
Kylian Mbappé est désormais le meilleur buteur de l’histoire de l’équipe de France, avec 58 réalisations en 99 sélections. Deux buts dans ce match, le premier à la 66e minute sur un service de Michael Olise pour égaliser avec Giroud, puis un second pour définitivement sceller l’histoire. La mécanique était presque trop propre, trop cinématographique pour être totalement réelle.
Ce qui frappe, au-delà du chiffre brut, c’est le ratio absolument indécent que ce record révèle. Giroud a eu besoin de 137 sélections pour atteindre 57 buts. Mbappé, lui, dépasse cette marque en 99 apparitions. Concrètement, cela signifie qu’il marque à un rythme supérieur à un but tous les deux matchs pour la France, dans ce qui reste le niveau le plus exigeant du football mondial. C’est une anomalie statistique qui défie la logique sportive ordinaire.
« Je suis très content de pouvoir rentrer un peu plus dans l’histoire de mon pays. »
Cette phrase prononcée par Mbappé après le match dit beaucoup sur sa lucidité. Pas d’emphase excessive, pas de gesticulation triomphale. Une humilité de façade, certes, mais qui tranche avec l’image parfois sulfureuse que certains lui collent. On peut ne pas aimer Mbappé, trouver sa trajectoire trop lisse, son marketing trop calculé, son transfert au Real Madrid trop mûrement orchestré. Mais contester ce record serait intellectuellement malhonnête.
Car le vrai sujet, celui que personne ne veut vraiment formuler à voix haute, c’est celui de la longévité. Mbappé a 27 ans et 99 sélections. Si son corps tient et que la motivation reste intacte, il pourrait doubler ce total avant sa retraite internationale. On parlerait alors d’un territoire complètement inédit, d’une barre si haute qu’aucun successeur ne pourrait raisonnablement l’envisager. Ce serait un record non pas pour une génération, mais pour plusieurs.
Le risque, évidemment, existe. Les blessures, les crises de forme, les tensions avec les sélectionneurs, l’usure mentale d’un joueur surexposé depuis l’adolescence : autant de variables qui pourraient court-circuiter cette trajectoire en apparence parfaite. Le football ne respecte pas les destins trop prévisibles.
Mais ce soir-là, face au Sénégal, la seule certitude était celle-ci : l’histoire des Bleus vient de basculer. Et ce basculement a eu lieu avec une brutalité douce, presque silencieuse, comme si Mbappé n’avait fait qu’accomplir quelque chose d’inévitable. Ce qui, en définitive, est peut-être la forme de grandeur la plus difficile à contester.
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