Il y a des annonces qui font à peine bouger les marchés mais qui, prises au sérieux, pourraient redistribuer les cartes d’un système financier vieux de plusieurs décennies. L’entrée en Bourse d’une entreprise américaine, l’IPO, a toujours été le terrain de jeu d’une poignée d’élus : les fonds institutionnels, les banques privées, les grands gestionnaires d’actifs. Le particulier lambda, lui, découvrait l’action le jour de la cotation, souvent déjà en hausse de 20 ou 30 %, les meilleurs gains déjà captés par d’autres.
Kraken, via sa maison mère Payward, vient d’annoncer un partenariat avec xStocks pour tokeniser les IPO américaines et les rendre accessibles au grand public mondial, au prix d’offre initial. Autrement dit, au même prix que les institutionnels. C’est sur le papier une rupture radicale. Et c’est précisément ce « sur le papier » qu’il faut interroger.
La promesse est séduisante : grâce à la tokenisation, un investisseur à Paris, Lagos ou Séoul pourrait participer à la prochaine grande introduction en Bourse américaine dans les mêmes conditions qu’un fonds de pension de Wall Street. La blockchain servirait ici de grand égalisateur, supprimant les intermédiaires qui captent la valeur avant même que le commun des mortels ait eu le temps de cliquer.
« La tokenisation des actions représente l’un des cas d’usage les plus concrets de la blockchain appliquée à la finance traditionnelle. »
Sauf que l’histoire de la crypto est pavée de promesses de démocratisation qui ont surtout profité à ceux qui étaient déjà bien positionnés. Les actions tokenisées ne sont pas des actions au sens juridique strict : selon les structures retenues, le détenteur d’un token ne bénéficie pas forcément des mêmes droits que l’actionnaire classique, que ce soit en termes de vote, de recours légaux ou de protections réglementaires. C’est le point aveugle de cette annonce, et Kraken n’y apporte pas encore de réponse limpide.
Il y a aussi la question réglementaire, titanesque. Les IPO américaines sont régies par la SEC, qui n’a pas encore ouvert les bras à la tokenisation des titres primaires. Proposer un accès au prix d’offre initial à des investisseurs étrangers via une plateforme crypto soulève des questions de conformité qui pourraient transformer cette belle promesse en parcours d’obstacles juridique interminable. Rien n’est confirmé sur ce volet, et c’est là que le projet pourrait achopper.
Pourtant, l’intuition de fond n’est pas mauvaise. Si les obstacles réglementaires sont surmontés et si les droits attachés aux tokens sont réellement équivalents à ceux des actions classiques, le potentiel est immense. Des milliards de personnes sans accès aux marchés primaires américains pourraient enfin y entrer. Ce serait alors l’une des applications concrètes les plus puissantes de la blockchain, loin des promesses volatiles des altcoins ou des NFT dont Binance vient justement de fermer la marketplace, signe que les gadgets sans substrat réel finissent toujours par lasser.
La vraie question n’est donc pas de savoir si l’idée est bonne, elle l’est. C’est de savoir si l’exécution sera à la hauteur, ou si ce projet rejoindra le cimetière des révolutions financières annoncées un peu trop tôt.
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