Quelque chose se prépare dans les entrailles du code Bitcoin, et ça ne ressemble à rien de tranquille. Le BIP-110 est une proposition de soft fork qui vise un objectif précis : éliminer Ordinals et Runes du réseau, ces protocoles permettant d’inscrire des données et des tokens directement sur la blockchain Bitcoin. Pour ses partisans, c’est une question de survie technique. Pour ses opposants, c’est une décision idéologique qui pourrait précipiter la première vraie fracture communautaire depuis des années.
Le contexte est tendu. Le bloc 961 632 approche, une échéance symbolique autour de laquelle la pression monte. Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : les mineurs ne signent pas. Presque personne ne valide ce fork. Ce n’est pas anodin, parce que sans les mineurs, un soft fork n’existe pas. Il reste une proposition, un document, une intention.
Ce qui rend la situation particulièrement explosive, c’est que des figures aussi pesantes qu’Adam Back, cofondateur de Blockstream et cypherpunk historique, ou Michael Saylor, devenu le plus grand détenteur institutionnel de Bitcoin sur la planète, tirent tous deux la sonnette d’alarme. Deux hommes aux visions parfois divergentes sur l’usage de Bitcoin, réunis par une même inquiétude : le BIP-110 crée une ligne de fracture visible, et si mal géré, il pourrait déboucher sur un hard fork involontaire, c’est-à-dire deux chaînes incompatibles coexistant avec le même nom.
« Bitcoin n’a pas besoin d’être nettoyé, il a besoin d’être compris. »
Ce débat révèle quelque chose de plus profond que la technique. La question est de savoir qui décide de ce que Bitcoin est autorisé à transporter. Ordinals et Runes sont controversés parce qu’ils congèrent le réseau, font exploser les frais de transaction lors des périodes de forte activité, et font grincer des dents les maximalistes qui voient en Bitcoin un outil monétaire pur, pas un terrain de jeu pour des NFT ou des memecoins. Leur critique est légitime sur le plan technique.
Mais la réponse que constitue le BIP-110 pose un problème de fond : censurer au niveau du protocole revient à trancher un débat philosophique par la force du code. Et l’histoire du Bitcoin montre que ces tentatives se retournent souvent contre leurs initiateurs. La guerre des blocs de 2017 en est le meilleur exemple : une proposition de scaling « évidente » pour certains a failli déchirer le réseau en deux, et a finalement accouché de Bitcoin Cash, une chaîne que le marché a massivement boudée sur le long terme.
Le scénario le plus probable, au vu du manque d’adhésion des mineurs, est que le BIP-110 s’étiole sans jamais s’activer. Mais le vrai risque n’est pas tant l’activation que la polarisation qu’il génère. Chaque prise de position publique d’un Saylor ou d’un Back amplifie le signal, attire les projecteurs, et transforme un débat technique en affrontement identitaire entre deux visions de Bitcoin.
On peut imaginer un futur proche où la communauté trouverait un compromis plus chirurgical, limiter les données OP_RETURN sans toucher aux mécanismes d’Ordinals dans leur ensemble, par exemple. Rien n’est acté, mais le bruit court que des contre-propositions circulent déjà en coulisses. Ce qui est sûr : la prochaine bataille de Bitcoin ne se jouera pas sur les marchés, mais dans les lignes de code que les mineurs choisiront ou non d’exécuter.

