Emprunter l’équivalent d’un appartement pour acheter un bien virtuel dans un jeu vidéo : voilà le genre de pari qui transforme un joueur ordinaire en légende ou en ruine. Jon Jacobs, alias Neverdie, a choisi la première option, et son histoire mérite qu’on s’y attarde sérieusement.
En 2005, cet Américain contracte un emprunt de 87 000 dollars pour acquérir l’Asteroid Club Neverdie, une station spatiale dans le MMO Entropia Universe. Un jeu que beaucoup ignorent encore aujourd’hui, mais qui repose sur une mécanique radicalement différente des autres : l’argent réel entre et sort du jeu à travers une monnaie virtuelle convertible. Ce n’est pas du cosmétique, pas du pay-to-win classique. C’est un marché à part entière, avec une économie fonctionnelle et des actifs qui valent de l’argent concret.
Neverdie ne joue pas. Il investit. Il développe son astéroïde, y attire des joueurs, en fait un hub commercial et social au sein du jeu. Quelques années plus tard, il revend ses propriétés virtuelles en plusieurs transactions pour un total avoisinant les 635 000 dollars, soit environ 550 000 euros net après remboursement. Un retour sur investissement qui ferait pâlir bien des fonds spéculatifs.
« J’ai mis tout ce que j’avais dans ce projet. Les gens pensaient que j’étais fou, mais je voyais quelque chose que les autres ne voyaient pas encore. »
Ce qui est fascinant ici, c’est moins la somme que la logique derrière. Entropia Universe précédait de loin le débat actuel sur les NFT et la blockchain appliqués au jeu vidéo. Neverdie a simplement compris avant tout le monde qu’un espace numérique avec une économie réelle pouvait générer de vraies valeurs d’usage, et donc de vraies plus-values. La rareté artificielle, la fréquentation, la notoriété : tout ce qui compte dans l’immobilier physique comptait déjà dans son astéroïde virtuel.
On peut légitimement se demander si cette histoire n’est pas en train de redevenir d’actualité. Avec l’essor des MMORPG à économie ouverte, les discussions autour de GTA VI et d’un éventuel marché de biens virtuels dans GTA Online nouvelle génération, ou encore les spéculations sur des mondes persistants à venir, le modèle Neverdie n’a rien d’une relique. Il ressemble plutôt à un prototype.
La différence majeure avec les dérives NFT des années 2020 : Entropia Universe offrait une utilité réelle aux objets achetés. L’astéroïde n’était pas un JPEG spéculatif, c’était un lieu de vie pour des milliers de joueurs. Cette nuance est capitale. Les projets qui ont échoué misaient sur la rareté sans l’usage. Neverdie avait les deux.
Reste la question du risque. 87 000 euros sur un jeu vidéo, c’est objectivement insensé pour 99 % des gens, et il serait irresponsable de présenter ce cas comme un modèle à reproduire. La réussite de Neverdie tient autant à son travail acharné sur le jeu qu’à une conjoncture unique et à une prise de risque extrême. Pour chaque Neverdie, combien de joueurs ont tout perdu dans des logiques similaires sans que personne n’en parle ?
Mais l’histoire pose une vraie question sur l’avenir des économies virtuelles dans les grands MMO. Si les prochaines générations de jeux en ligne intègrent des mécaniques économiques aussi robustes, le terme « investissement gaming » cessera peut-être d’être une blague.
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