Il y a des moments où le théâtre politique abandonne même semblant de discrétion. Le rideau se lève, les acteurs oublient leur texte, et le public assiste à quelque chose d’assez fascinant dans sa maladresse. C’est exactement ce qui se passe en ce moment au sein du gouvernement Lecornu, censé tenir la posture vertueuse d’une équipe concentrée sur sa tâche, loin des petites ambitions personnelles. Raté.
La présidentielle de 2027 est encore à plus d’un an, mais elle dévore déjà tout. Le premier ministre avait pourtant donné des consignes claires : profil bas, boulot visible, pas de positionnement prématuré. Sauf que la mécanique s’est grippée très vite. Les divisions au sein du bloc central remontent à la surface, la peur d’un duel entre La France Insoumise et le Rassemblement National au second tour 2027 panique une partie des ministres encartés, et la frustration devient de moins en moins contenue. Ce qui était censé rester dans les couloirs finit en petites phrases, en signaux, en postures.
Ce qui est intéressant ici, ce n’est pas tant la transgression individuelle que la dynamique structurelle qu’elle révèle. Le bloc central, depuis 2017, a construit son identité sur une forme de dépassement des clivages traditionnels. Mais sans chef clairement désigné pour 2027, sans ligne narrative solide, chaque ministre potentiellement candidat ou soutien d’un candidat commence à tracer ses propres sillons. Et quand tout le monde trace ses propres sillons, le champ ressemble vite à un chantier.
« La neutralité gouvernementale pendant une précampagne, c’est une fiction commode que tout le monde fait semblant de croire. »
Le sommet Choose France, où Emmanuel Macron vient d’annoncer un record de 93 milliards d’euros d’investissements étrangers en 71 annonces, illustre d’ailleurs parfaitement l’ambiguïté du moment. Est-ce de la politique économique ou de la campagne anticipée ? Les deux, évidemment. Et personne n’est vraiment dupe. Macron ne peut pas se représenter, mais il peut peser sur sa succession, et Choose France est exactement le genre d’événement qui sert les deux agendas simultanément.
Le vrai risque pour le gouvernement Lecornu n’est pas d’afficher ses divisions, c’est de les afficher trop tôt, avant même que les lignes de force de 2027 soient lisibles. Se cramper maintenant, c’est s’épuiser pour rien. Se taire trop longtemps, c’est laisser le terrain à d’autres. L’équilibre est presque impossible à tenir, et les faux pas que l’on observe en ce moment le confirment.
La question ouverte, et elle est brutale, c’est de savoir si le bloc central dispose encore d’une figure capable de fédérer sans fracturer davantage l’espace qu’il occupe. Parce que pendant que les ministres s’agitent, LFI et le RN, eux, savent très bien où ils vont.
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