Pendant que les Français voient le gazole franchir la barre des 2,35 euros le litre à la pompe, TotalEnergies publie un bénéfice trimestriel de 8,3 milliards de dollars au troisième trimestre 2026, un résultat sans précédent pour le groupe qui représente plus du double de ce qu’il avait engrangé sur la même période un an plus tôt. Le contraste est saisissant, et il ne laisse personne indifférent.
L’explication de cette performance tient en deux mots : hydrocarbures et conflits. La guerre en Ukraine, prolongée sans issue claire, et les tensions persistantes au Moyen-Orient ont maintenu les prix du pétrole et du gaz à des niveaux élevés tout au long de l’été et de l’automne 2026. TotalEnergies, positionné sur l’ensemble de la chaîne de valeur (extraction, raffinage, distribution), capte la rente à chaque étage. Le bénéfice net du groupe a ainsi plus que doublé en un an, creusant un fossé symboliquement douloureux avec les consommateurs contraints d’arbitrer entre faire le plein et boucler leur budget.
Avant
Bénéfice trimestriel d’environ 4 milliards de dollars un an plus tôt, avec un gazole sous les 2 euros le litre en France.
Après
8,3 milliards de dollars au troisième trimestre 2026, gazole à plus de 2,35 euros le litre, gouvernement contraint de réagir publiquement.
Le gouvernement, visiblement mal à l’aise face à l’ampleur de l’écart, a appelé TotalEnergies à répercuter la baisse partielle des cours sur les prix à la pompe. Un appel du pied qui reste à ce stade une injonction morale sans levier contraignant : rien n’oblige légalement le groupe à rogner sa marge de raffinage ou de distribution pour soulager les automobilistes.
L’idée revient invariablement dès que les résultats d’un pétrolier font la une : taxer les bénéfices exceptionnels. Sur le principe, l’idée est séduisante. Sur le plan technique, elle se heurte à une difficulté fondamentale : comment définir objectivement un « superprofit » ? La notion suppose de fixer un seuil de rentabilité « normale » à partir duquel les profits supplémentaires seraient prélevés, ce qui implique de comparer les marges actuelles à une période de référence. Selon que l’on retient 2018, 2019 ou 2021 comme base, les montants taxables varient considérablement.
Plusieurs pays européens ont déjà expérimenté des mécanismes de ce type depuis 2022 avec des résultats mitigés : certains ont effectivement récupéré des recettes substantielles, d’autres ont vu les groupes pétroliers ajuster leur comptabilité ou déplacer leurs centres de profit pour minimiser l’assiette taxable. Le débat technique sur la faisabilité d’une telle taxation reste donc ouvert en France, sans qu’aucune mesure concrète n’ait été annoncée à ce jour.
« La flambée des cours des hydrocarbures, liée aux conflits en Ukraine et au Moyen-Orient, porte le bénéfice du géant pétrogazier à des niveaux inédits, alimentant la crise sociale à la pompe. », Le Monde, 29 octobre 2026
Il serait réducteur de réduire TotalEnergies à un simple bouc émissaire. Le groupe investit massivement dans la transition énergétique et ses résultats exceptionnels reflètent aussi une conjoncture mondiale sur laquelle il n’a pas de prise directe. Pointer sa rentabilité sans interroger les mécanismes de formation des prix, la fiscalité sur les carburants (qui représente encore une part très significative du prix à la pompe) ou les choix d’approvisionnement européens serait une analyse incomplète.
Ce qui est en revanche légitime de questionner, c’est la façon dont la rente liée aux circonstances géopolitiques est redistribuée. Un bénéfice qui double en un an sans changement de productivité ou d’innovation, mais par simple effet de prix, soulève une vraie question de justice économique. Ce n’est pas la même chose qu’un profit né d’un investissement risqué ou d’une rupture technologique. La distinction mérite d’être au cœur du débat public, plutôt que de se résumer à un affrontement caricatural entre défenseurs du marché et partisans de la taxation aveugle.
À retenir
Le vrai test pour le gouvernement sera de transformer l’appel moral adressé à TotalEnergies en politique publique cohérente, qu’il s’agisse d’un mécanisme de redistribution temporaire, d’une modulation de la fiscalité sur les carburants ou d’une aide ciblée aux ménages les plus exposés. Rester au stade de l’incantation, face à des résultats aussi spectaculaires, risque fort d’aggraver un sentiment d’impuissance qui dépasse largement la seule question du prix du carburant.
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