À quatre jours du second tour de la présidentielle brésilienne, prévu dimanche 25 octobre, la campagne a pris une tournure judiciaire inédite : le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva et son adversaire Flavio Bolsonaro ont chacun demandé à la justice électorale d’annuler la candidature de l’autre, en mettant en cause le rôle des réseaux sociaux du géant américain Meta. Un face-à-face à couteaux tirés qui place Facebook, Instagram et WhatsApp au cœur d’une élection déjà sous haute tension.
Un duel judiciaire à quelques jours du vote
La séquence s’est enchaînée mardi : l’équipe de Lula a annoncé déposer un recours devant le Tribunal supérieur électoral (TSE) pour invalider la candidature de Flavio Bolsonaro, invoquant une « manipulation algorithmique » par Meta au détriment du président sortant. Dans la foulée, le camp Bolsonaro a riposté en saisissant la même juridiction pour demander la disqualification de Lula, l’accusant d’« abus de pouvoir » via des publications massives sur WhatsApp. Les deux plaintes reposent donc sur le même outil numérique, vu tantôt comme complice de l’un, tantôt comme arme de l’autre.
La justice a déjà réagi : elle a donné 24 heures à Meta pour rétablir l’impartialité de ses plateformes, une injonction sans précédent à cette échelle dans l’histoire électorale brésilienne. La décision du TSE sur les recours en disqualification est attendue dans les prochains jours, en plein sprint final de campagne.
Flavio Bolsonaro en tête au premier tour : le contexte
Ce psychodrame judiciaire intervient dans un contexte électoral déjà sous pression. Au premier tour du 4 octobre, Flavio Bolsonaro, sénateur conservateur de 45 ans et fils aîné de l’ancien président Jair Bolsonaro, avait créé la surprise en arrivant en tête avec 47 % des suffrages contre 45 % pour Lula, qui approche de ses 81 ans. Un écart serré mais symboliquement fort : la droite brésilienne, dominante depuis plusieurs années sur le terrain numérique, a clairement l’avantage dans l’entre-deux-tours.
Face à ce constat, la gauche a mis les bouchées doubles. L’offensive judiciaire contre Meta s’inscrit dans cette logique de rattrapage : en désignant l’algorithme comme responsable de son retard, Lula espère à la fois mobiliser son camp et contraindre les plateformes à un rééquilibrage de leur diffusion.
La campagne de Lula dénonce une « manipulation algorithmique » par Meta, maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp, visant à nuire au président sortant, selon une source au sein de son équipe, citée par l’AFP.
Meta comme bouc émissaire ou vrai problème structurel ?
L’accusation portée contre Meta n’est pas anodine dans le contexte brésilien. WhatsApp est, au Brésil, un outil de communication de masse sans équivalent : des millions de foyers l’utilisent comme source d’information principale. Lors de l’élection de 2018, les chaînes WhatsApp avaient déjà été accusées de propager massivement de la désinformation favorable à Jair Bolsonaro. La question de la responsabilité des plateformes dans le débat démocratique y est donc particulièrement sensible.
Que les algorithmes de Meta favorisent délibérément un camp reste à prouver : la firme de Mark Zuckerberg n’a pas commenté directement les accusations. Mais l’injonction du TSE, institution reconnue pour son sérieux, suggère que des éléments concrets ont été soumis à la justice. La réponse de Meta dans le délai imparti sera scrutée de près, tant par les deux camps que par les observateurs internationaux.
Probabilité qu’une disqualification aboutisse avant le scrutin
12%, Les annulations de candidature à quatre jours du vote sont rarissimes et exigeraient des preuves d’une solidité exceptionnelle.
Ce qu’il faut surveiller avant dimanche
Les prochaines 72 heures seront décisives sur plusieurs fronts simultanément. Le TSE devra se prononcer sur les deux recours en disqualification, Meta devra démontrer qu’elle corrige ses algorithmes sous peine de sanctions supplémentaires, et les deux candidats continueront leur campagne de terrain dans un pays de 215 millions d’habitants profondément polarisé. Le résultat du second tour du 25 octobre déterminera non seulement l’avenir politique du Brésil, mais aussi la place que l’Amérique latine accordera aux plateformes numériques dans la régulation de ses élections.
À retenir
- Requêtes croisées : les deux candidats ont demandé à la justice d’invalider la candidature adverse, en s’appuyant sur le rôle de Meta.
- Injonction sans précédent : le TSE a ordonné à Meta de rétablir l’impartialité de ses plateformes sous 24 heures.
- Second tour sous tension : Flavio Bolsonaro avait obtenu 47 % au premier tour contre 45 % pour Lula, dimanche 25 octobre sera décisif.
Ce que cette crise révèle en creux est peut-être plus important que l’issue judiciaire immédiate : les démocraties d’Amérique latine, comme ailleurs, n’ont toujours pas trouvé de réponse solide à la question de la gouvernance des géants du numérique en période électorale. Que Lula ou Bolsonaro l’emporte dimanche, la bataille contre les algorithmes, elle, ne fait que commencer.

