Vingt ans après sa création, le plus grand port d’Afrique se retrouve au cœur d’une partie d’échecs géopolitique qui le dépasse largement. Tanger Med, conçu pour faire du Maroc une puissance industrielle à la croisée de l’Atlantique et de la Méditerranée, a parfaitement joué son rôle de catalyseur économique. Mais ce succès attire aujourd’hui des regards qui compliquent sérieusement la donne.
Le modèle Tanger Med repose sur une équation simple et redoutablement efficace : des zones franches généreuses, une main-d’œuvre qualifiée à coût compétitif, et surtout une position géographique exceptionnelle à 14 kilomètres des côtes espagnoles. Renault, Stellantis, Airbus ont mordu à l’hameçon depuis des années. Le port traite désormais plusieurs millions de conteneurs par an et s’est imposé comme la première infrastructure portuaire du continent africain. Mission accomplie, en apparence.
Sauf que les investisseurs chinois ont, eux aussi, saisi l’opportunité. Attirés par ces mêmes conditions ultra-favorables et par l’accès préférentiel au marché européen que garantissent les accords commerciaux du Maroc avec l’Union européenne, des groupes industriels de Pékin s’y sont installés en nombre croissant. Fabricants de véhicules électriques, équipementiers, producteurs de batteries : les entreprises chinoises utilisent Tanger Med comme tremplin pour contourner les droits de douane européens et faire entrer leurs produits sur le Vieux Continent sous étiquette marocaine.
« Le Maroc risque de se retrouver pris en étau entre deux géants dont il n’a pas les moyens de contrarier les ambitions. »
Bruxelles n’est pas aveugle. Après avoir durci les contrôles sur l’origine des véhicules électriques et engagé des enquêtes antisubventions ciblant la Chine, l’Union européenne surveille de près ce que certains responsables européens appellent le « contournement marocain ». Le risque pour Rabat est concret : si l’Europe décide que les exportations marocaines servent de cheval de Troie à l’industrie chinoise, les accords préférentiels pourraient être remis en question, avec des conséquences économiques potentiellement sévères pour un pays qui a bâti une partie de sa stratégie industrielle sur cet accès privilégié au marché communautaire.
La position du Maroc est inconfortable. Rabat ne peut pas se permettre de fermer la porte aux capitaux chinois, qui représentent des milliards d’investissements et des dizaines de milliers d’emplois. Il ne peut pas davantage se brouiller avec l’Union européenne, son premier partenaire commercial et une source cruciale de financement du développement. Le Royaume joue depuis des décennies sur sa capacité à ménager plusieurs puissances simultanément, mais la rivalité sino-européenne qui s’intensifie rend cet équilibre de plus en plus périlleux à tenir.
La vraie question est celle du contrôle : le Maroc sera-t-il capable d’imposer des règles claires sur le contenu local minimum des produits fabriqués à Tanger Med, de façon à ce que l’étiquette « made in Morocco » corresponde à une réalité industrielle et non à un simple transit déguisé ? Sans ce garde-fou, Tanger Med pourrait finir par perdre simultanément la confiance européenne et sa souveraineté économique sur son propre joyau industriel. La géographie est un atout, mais elle ne suffit pas à tenir lieu de stratégie.
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