Il y a des absences qui parlent plus fort que n’importe quel communiqué. Pendant que le monde regarde ailleurs, vers la RDC et ses fantômes d’Ebola, vers les jihadistes du Sahel dont Bamako met la tête à prix, vers une Coupe du monde déjà accusée de polluer la planète avant même d’avoir donné son coup d’envoi, la Libye, elle, continue de se consumer en silence. Et ce silence est lui-même un aveu politique collectif.
En juin 2026, la situation libyenne n’a rien d’une crise nouvelle. Elle est devenue une crise chronique, institutionnalisée, presque confortable pour ceux qui en tirent profit. À l’ouest, le gouvernement d’unité nationale de Tripoli maintient une façade de légitimité internationale sans parvenir à s’imposer sur le terrain. À l’est, les forces adossées à Khalifa Haftar continuent de constituer un État dans l’État, avec ses revenus pétroliers captifs, ses milices structurées et ses parrains étrangers dont les agendas ne se recoupent pas. Entre les deux, des centaines de kilomètres de désert traversés par des flux migratoires que l’Europe sous-traite à des intermédiaires dont elle préfère ne pas connaître les méthodes.
Ce qui rend la situation libyenne particulièrement explosive en ce début d’été 2026, c’est précisément l’accumulation des facteurs d’instabilité qui se renforcent mutuellement. La Mauritanie voisine, engagée dans une diplomatie prudente entre son appartenance au Sahel et ses liens avec les pays du Golfe, ne dispose d’aucun levier réel sur Tripoli. La Tunisie du président Saïed, absorbée par ses propres crises, consolidation du pouvoir personnel, arrestations d’opposants, économie sous perfusion du FMI, n’est pas en mesure de jouer le rôle stabilisateur que sa position géographique lui commanderait. Quant à l’Algérie, dont le régime n’a de cesse d’invoquer la «souveraineté nationale» comme bouclier contre toute critique extérieure, son influence en Libye est aussi réelle qu’inconstante : Alger parle de non-ingérence mais entretient des canaux avec toutes les factions, sans jamais les contraindre à quoi que ce soit.
Le paradoxe libyen, c’est que tout le monde déclare vouloir la paix, et que personne ne la finance vraiment. Les agences de crédit à l’exportation internationales, comme le rappelle l’actualité africaine récente, jouent un rôle décisif dans le développement du transport aérien sur le continent, de l’Éthiopie au Sénégal. La Libye, elle, est incapable d’accéder à ces mécanismes de financement tant que son secteur bancaire reste fracturé entre deux banques centrales concurrentes et que ses revenus pétroliers sont l’objet d’une guerre de positions permanente.
« La Libye n’est pas un État en faillite. C’est un État en otage, otage de ses propres élites, de ses parrains étrangers, et d’une communauté internationale qui a fait le choix du statu quo parce qu’il coûte moins cher que la reconstruction. »
Ce constat vaut pour comprendre ce qui arrive dans les prochains mois. L’ONU multiplie les tournées régionales, sa représentante spéciale poursuit ses consultations dans le cadre du processus politique libyen, mais chaque round de négociations se heurte au même écueil : l’absence de volonté réelle des acteurs armés de se dessaisir de leurs prérogatives économiques. Le pétrole est la clé. Tant que les revenus des hydrocarbures ne seront pas centralisés et redistribués dans un cadre institutionnel unifié, aucun accord politique ne tiendra.
La dimension migratoire aggrave encore l’équation. L’Europe, qui finance à bout de bras des accords avec les garde-côtes libyens, sait pertinemment que ces fonds alimentent les mêmes milices qui contrôlent les routes de la drogue et des armes. C’est un choix politique délibéré, assumé dans les couloirs de Bruxelles mais jamais formulé publiquement. La Tunisie, sous Saïed, est devenue une extension de ce dispositif, avec les dérives que l’on sait en matière de droits humains aux frontières sud.
Ce que la Libye de 2026 nous enseigne, au fond, c’est que l’instabilité n’est pas toujours le résultat d’un échec. Elle peut être le produit d’un succès, celui de ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change. La question n’est pas de savoir si la paix est possible en Libye. Elle l’est techniquement. La question est de savoir qui, dans cette région et au-delà, est prêt à en payer le prix politique. Pour l’heure, la réponse reste suspendue dans l’air chaud du désert.
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