Politique & Economie

Frapper Saint-Pétersbourg pendant le forum : l’Ukraine joue une carte géopolitique vertigineuse

Il y a des timing qui ne doivent rien au hasard. Pendant que les délégations du monde entier se pressaient jeudi à Saint-Pétersbourg pour le Forum économique international russe, vitrine annuelle du soft power de Moscou, les drones et missiles ukrainiens frappaient la ville. Un navire russe touché, une usine de poudre visée, des dépôts de carburant en Crimée en flammes. Kiev a revendiqué l’ensemble de ces frappes menées les 3 et 4 juin avec une précision dans le calendrier qui relève autant de la communication stratégique que de l’opération militaire.

Le choix de cette date n’est pas anodin. Le Forum économique de Saint-Pétersbourg est l’un des rares moments où la Russie peut encore se présenter au monde comme une puissance normale, respectable, ouverte aux affaires malgré les sanctions. Y frapper pendant sa tenue, c’est envoyer un message aux investisseurs et partenaires présents : aucun territoire russe n’est sanctuarisé, aucune vitrine économique n’est à l’abri. C’est transformer l’événement diplomatique en démonstration de vulnérabilité.

On peut discuter de la proportionnalité de frappes touchant des zones civiles ou semi-civiles. Mais l’état-major ukrainien a ciblé des objectifs clairement militaires et industriels, ce qui inscrit ces opérations dans le cadre du droit de la guerre tel que Kiev l’interprète. La question n’est donc pas tant la légalité que la lecture géopolitique de l’acte : pour la première fois depuis des mois, l’Ukraine reprend l’initiative narrative au moment précis où Moscou voulait projeter une image de normalité.

« La guerre actuelle entre l’Iran et les États-Unis résulte de décennies d’humiliations réciproques », analyse la chercheuse Marie Durrieu, rappelant que dans les relations internationales, le sentiment de rabaissement est souvent plus moteur que la rationalité froide des intérêts.

Cette grille de lecture s’applique avec une acuité particulière à la guerre en Ukraine. Moscou a engagé ce conflit en partie pour ne plus « subir » l’élargissement de l’OTAN perçu comme une humiliation géopolitique continue depuis 1991. Kiev répond aujourd’hui en infligeant à la Russie le revers symbolique le plus douloureux qui soit : être frappée chez soi, pendant que le monde regarde. L’humiliation comme arme de guerre, retournée contre celui qui l’a instrumentalisée en premier.

Ce qui rend cette séquence encore plus remarquable, c’est son contexte diplomatique. Pendant que les bombes tombent, les négociations de paix ou de cessez-le-feu restent dans un flou épais. Aucune pression internationale sérieuse ne semble capable de figer les lignes. L’Ukraine a visiblement choisi de continuer à créer des faits militaires plutôt qu’attendre une issue diplomatique qui tarde à se dessiner.

La question qui se pose désormais est celle de la réponse russe. Moscou ne peut pas laisser passer une telle opération sans réagir, surtout après l’humiliation publique du forum. Mais chaque escalade rapproche un peu plus les deux belligérants d’un seuil dont personne ne contrôle vraiment les conséquences.


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