Il y a des dépendances qu’on entretient dans l’insouciance, jusqu’au jour où elles se transforment en étau. La France est aujourd’hui confrontée à l’une d’elles, discrète, technique, mais potentiellement dévastatrice pour son agriculture et sa souveraineté alimentaire : sa dépendance massive aux engrais azotés importés.
Le chiffre suffit à donner le vertige : 70 % des besoins français en azote de synthèse sont couverts par des importations. Et depuis que le conflit en Iran a perturbé les marchés mondiaux de l’énergie et des matières premières, les coûts de cet azote ont explosé. Car produire des engrais azotés consomme des quantités colossales de gaz naturel. Couper ou fragiliser les routes d’approvisionnement en énergie, c’est mécaniquement renchérir le prix de tout ce qui pousse dans un champ de blé, d’orge ou de colza.
Face à l’urgence, Paris a réuni lundi 8 juin un G7 ministériel consacré à cette question. C’est bien, mais c’est aussi le signe que la France a attendu la crise pour agir, plutôt que d’anticiper une vulnérabilité que les agriculteurs et les géopoliticiens signalaient depuis des années. Le modèle agricole céréalier français, fer de lance de nos exportations agroalimentaires, repose structurellement sur ces engrais. Sans eux, ou avec des engrais devenus inabordables, c’est toute une filière qui vacille.
« La dépendance aux importations d’engrais azotés n’est pas une fatalité, mais la corriger prend du temps, de l’investissement et une volonté politique qu’on a trop longtemps différée. »
Le paradoxe est saisissant : la France se targue de vouloir sa souveraineté alimentaire, affiche des ambitions fortes sur la réindustrialisation et la transition écologique, mais n’a jamais vraiment investi dans une capacité nationale de production d’azote compétitive. Les unités de production européennes existent, mais elles peinent à tenir la cadence et les prix face aux concurrents russes ou américains, eux-mêmes subventionnés ou bénéficiant d’un accès privilégié à un gaz bon marché.
La transition vers des pratiques moins gourmandes en intrants chimiques, portée par la stratégie Farm to Fork européenne, est une direction de long terme pertinente. Mais elle se heurte à une réalité immédiate : on ne reconvertit pas des millions d’hectares de grandes cultures en quelques saisons, et les agriculteurs qui font face à des factures d’engrais doublées ou triplées ne peuvent pas attendre dix ans que les légumineuses et l’agroécologie prennent le relais.
Ce qui se joue ici dépasse le seul secteur agricole. Une France incapable de nourrir ses cultures à un coût raisonnable, c’est une France dont la balance commerciale agroalimentaire, traditionnellement excédentaire, risque de se dégrader. C’est aussi un signal d’alarme pour toutes les autres dépendances stratégiques que nous n’avons pas encore voulu regarder en face. La guerre en Iran, comme celle en Ukraine avant elle, a cette vertu cruelle de rendre visibles les fragilités qu’on préférait ignorer.
La question n’est plus de savoir si la France doit se doter d’une stratégie engrais digne de ce nom. Elle est de savoir combien de crises supplémentaires il faudra pour qu’on s’y mette vraiment.
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