Six milliards d’euros, une flotte de plus de 350 Airbus, 164 aéroports dans 38 pays : EasyJet, deuxième compagnie aérienne européenne, vient d’accepter une offre de rachat du fonds d’investissement américain Castlelake. Une transaction qui, au-delà du simple deal financier, pose une question vertigineuse sur la souveraineté économique du Vieux Continent.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2024-2025, EasyJet a transporté 93,4 millions de passagers, se positionnant comme un pilier du transport aérien low-cost européen. Castlelake, fonds spécialisé dans les actifs dits « en difficulté » ou sous-valorisés, a flairé l’opportunité. Et manifestement, la direction britannique d’EasyJet a jugé l’offre suffisamment attractive pour ne pas la refuser.
Ce qui frappe ici, c’est moins la transaction en elle-même que ce qu’elle révèle : une compagnie européenne emblématique, dont les actifs aéronautiques (des Airbus, donc des avions construits en Europe) sont jugés suffisamment désirables pour qu’un fonds américain y engage six milliards, préfère passer sous pavillon américain plutôt que de trouver un repreneur européen. Où sont les fonds européens capables de jouer dans cette cour ? Où est l’appétit stratégique des grands acteurs continentaux pour préserver leurs infrastructures de transport ?
« La flotte d’EasyJet, avec plus de 350 Airbus A320, constitue des actifs très recherchés » selon les sources proches du dossier, ce qui rend d’autant plus frappante l’absence d’offre concurrente européenne.
L’Union européenne, occupée à débattre de dérégulation chimique ou de fiscalité des holdings, semble regarder passer les trains, ou plutôt les avions. Pendant ce temps, des fonds américains rachètent méthodiquement des infrastructures stratégiques européennes : aéroports, énergie, télécoms, et désormais l’aviation de masse. Ce n’est pas un complot, c’est de la logique capitalistique pure : là où les capitaux européens hésitent, les capitaux américains avancent.
On pourra arguer que Castlelake est un investisseur financier, pas un opérateur industriel, et que la gestion quotidienne d’EasyJet restera probablement aux mains des équipes en place. Mais la question de la gouvernance stratégique à long terme se pose forcément. Les décisions de développement de réseau, les choix de flotte future, les arbitrages en cas de crise, tout cela relèvera désormais d’un fonds dont le siège et les intérêts sont à Minneapolis, pas à Luton.
Cette opération tombe dans un contexte où les milieux d’affaires européens, réunis récemment aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, s’agitaient précisément autour des questions de compétitivité et de fiscalité avant la prochaine présidentielle française. Le diagnostic est posé partout, les remèdes peinent à suivre. EasyJet en rachat américain ne sera peut-être qu’une anecdote dans dix ans. Ou le symbole d’un tournant que l’Europe n’a pas su prendre.
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