Il y a des crises que le monde regarde de loin, avec la vague indifférence réservée aux conflits chroniques. La Somalie en fait partie depuis des décennies. Mogadiscio qui s’embrase, des factions qui s’affrontent, un gouvernement central qui vacille : le scénario est si familier qu’il ne fait presque plus frémir. Et pourtant, quelque chose a changé dans les coulisses de cette énième éruption de violence du début juin 2026. Il y a un nouvel arbitre qui s’est installé confortablement dans le rôle du médiateur incontournable. Ce n’est pas Washington, ce n’est pas Bruxelles. C’est Ankara.
La Turquie mène depuis plusieurs jours une médiation active entre le président somalien et son opposition, dans un pays dont elle est devenue le premier partenaire sécuritaire. Ce n’est pas une posture conjoncturelle : Ankara entretient des liens profonds avec Mogadiscio depuis plus d’une décennie, avec des investissements massifs, la formation des forces armées somaliennes, des hôpitaux, des écoles, une présence militaire officielle. La Turquie a construit en Somalie ce que peu de puissances occidentales ont réussi à faire durablement : une relation de confiance ancrée dans le concret.
La question centrale que pose cette médiation dépasse largement le cadre somalien. Elle dit quelque chose d’essentiel sur la recomposition de l’ordre mondial en cours. La Turquie d’Erdoğan pratique depuis des années une politique étrangère dite de « profondeur stratégique », cherchant à rayonner dans les anciens espaces d’influence ottomane et au-delà. L’Afrique de l’Est est devenue l’un de ces terrains d’expansion. En s’imposant comme arbitre en Somalie, Ankara ne fait pas de la charité : elle consolide une position géostratégique dans une zone qui surveille les routes maritimes vitales du golfe d’Aden et de l’océan Indien.
« La Somalie est stratégique pour les Turcs, qui en sont le premier partenaire sécuritaire. »
Ce que cette situation révèle, c’est aussi le vide laissé par d’autres. Les États-Unis ont drastiquement réduit leur présence en Somalie sous diverses administrations. L’Union africaine, malgré sa mission Atmis, peine à s’imposer comme force de stabilisation crédible et pérenne. Dans cet espace vacant, la Turquie avance ses pions avec méthode, sans le discours moralisateur des Occidentaux, ce qui lui vaut une écoute réelle sur place.
Le risque de ce modèle est évident : une dépendance accrue de Mogadiscio vis-à-vis d’une puissance étrangère dont les intérêts ne coïncideront pas toujours avec ceux du peuple somalien. La médiation turque peut déboucher sur un accord de façade qui serve avant tout les ambitions régionales d’Ankara plutôt que la stabilité durable du pays. L’histoire des parrainages étrangers en Afrique est un cimetière de bonnes intentions transformées en influence captative.
Mais refuser ce rôle à la Turquie sans proposer mieux relèverait de la posture. Ce qui se joue en Somalie en ce moment est un test grandeur nature d’un monde multipolaire où les puissances moyennes ambitieuses comblent les absences des grands. Et ce test-là mérite qu’on le suive de beaucoup plus près.
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