Il y a des nouvelles économiques qui ressemblent à des diagnostics. Quand l’un des plus grands distributeurs mondiaux décide de négocier la vente de ses hypermarchés dans un pays, ce n’est pas un simple arbitrage financier : c’est un aveu. Selon des informations exclusives publiées ce dimanche 8 juin, Carrefour Algérie serait en pourparlers avancés pour céder ses hypermarchés à Yassir, la plateforme de VTC qui s’est imposée ces dernières années comme l’une des rares réussites de la tech maghrébine. Un accord pourrait intervenir rapidement, selon une source proche du dossier.
Prenons un instant pour mesurer ce que cela signifie. Carrefour, c’est le symbole du commerce moderne de masse, la grande surface à l’européenne transplantée dans le tissu algérien. Son retrait potentiel n’est pas anodin. Ce n’est pas la première enseigne étrangère à jeter l’éponge discrètement face aux contraintes du marché algérien, réglementation opaque, contrôle des changes, rapatriement des bénéfices difficile, instabilité normative chronique. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est l’acheteur pressenti : Yassir. Une plateforme de services numériques qui, depuis son lancement à Alger, a diversifié ses activités vers la livraison, le paiement mobile et la logistique urbaine. Racheter des hypermarchés serait pour elle un pivot stratégique majeur, une tentative d’intégration verticale dans la distribution physique à une époque où le commerce en ligne et le commerce de proximité se disputent les habitudes des consommateurs.
Mais ne nous y trompons pas : si Yassir peut envisager cette opération, c’est précisément parce que les acteurs étrangers trouvent l’environnement algérien de plus en plus inhospitalier. Le régime a beau multiplier les discours sur la diversification économique et l’attraction des investissements, les actes racontent une autre histoire. Le même jour où cette information émerge, on apprend que le ministère du Commerce extérieur vient d’imposer une nouvelle obligation aux exportateurs hors-hydrocarbures : obtenir un accord écrit du producteur pour toute opération d’exportation de ses produits par un tiers. Une mesure présentée comme une lutte contre les abus, mais qui ajoute une couche bureaucratique supplémentaire à un tissu entrepreneurial déjà lesté de contraintes.
« Pour répondre à cette demande, l’Algérie importe chaque année des dizaines de milliers de vaches laitières, notamment autrichiennes », résume un professionnel du secteur cité dans la presse algérienne cette semaine.
Cette phrase anodine sur les vaches autrichiennes dit, malgré elle, quelque chose de fondamental. L’Algérie consomme 145 litres de lait par habitant et par an, soit plus d’une fois et demie la moyenne mondiale, et ne parvient toujours pas à produire suffisamment sur son propre sol. C’est l’image condensée d’une économie qui dépense sans produire, qui importe sans transformer, qui consomme sans investir dans les filières longues. La rente pétrolière a longtemps permis de masquer cette réalité. Elle la finance encore. Mais pour combien de temps ?
Car c’est là que réside le nœud du problème algérien, celui que le régime refuse de dénouer. La dépendance aux hydrocarbures n’est pas une fatalité géologique : c’est un choix politique délibéré, celui d’un système qui préfère distribuer la rente plutôt que de libérer les énergies productives. Résultat : les entreprises étrangères s’en vont discrètement, les entrepreneurs locaux naviguent à vue entre les nouvelles obligations réglementaires, et la presse, quand elle ose en parler franchement, s’expose à des pressions qui rappellent que l’Algérie figure parmi les pays les plus répressifs envers les journalistes selon Reporters sans frontières. Le Code de l’information de 2023 continue de criminaliser de fait le journalisme indépendant, pendant que des hommes comme Boualem Sansal restent derrière les barreaux et que des dizaines de sites d’information demeurent bloqués.
Le départ de Carrefour, si la vente se confirme dans les prochaines semaines, sera peut-être présenté par les autorités comme une opportunité de « nationalisation » vertueuse. Mais ce serait oublier une question essentielle : dans quel écosystème Yassir va-t-il opérer ces hypermarchés ? Celui-là même qui a découragé Carrefour. La réforme structurelle dont l’Algérie a besoin ne s’achète pas dans un hypermarché. Elle se construit dans des institutions dignes de ce nom, avec une presse libre pour surveiller et une justice indépendante pour arbitrer. Ces deux conditions-là, le régime ne les réunit toujours pas.
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