Payer pour voir, dans tous les sens du terme. Les dépassements d’honoraires ne concernent plus seulement les spécialistes huppés des beaux quartiers parisiens : ils sont désormais majoritaires pour certains actes chirurgicaux courants, dans des territoires où les patients n’ont souvent aucune alternative. C’est le constat alarmant que dresse une étude récente, et il y a de quoi s’inquiéter.
L’opération de la cataracte et la pose de prothèse de hanche, deux interventions parmi les plus fréquentes en France, sont au cœur du problème. Ces actes ne touchent pas une patientèle jeune et mobile, capable de comparer, de se déplacer, de négocier. Ils concernent majoritairement des personnes âgées, souvent dépendantes d’un chirurgien local, et pour qui reporter l’opération n’est tout simplement pas une option viable. Autrement dit, la population la plus vulnérable se retrouve face à des praticiens dont les tarifs dépassent, parfois largement, les remboursements de l’Assurance maladie.
Le mécanisme est bien rodé. Le médecin en secteur 2 ou 3 fixe librement ses honoraires. La Sécurité sociale rembourse sur la base d’un tarif réglementé, bien inférieur. La complémentaire santé couvre une partie du delta, mais pas toujours tout. Et le reste à charge, lui, atterrit directement dans le portefeuille du patient. Pour une opération de la cataracte, ce reste à charge peut représenter plusieurs centaines d’euros par œil. Deux yeux, deux fois la facture.
Quand le dépassement d’honoraires devient la norme et non l’exception, c’est le principe même d’accès universel au soin qui s’effondre.
Ce qui est particulièrement frappant, c’est la dimension géographique du phénomène. Dans certains territoires, les médecins pratiquant au tarif conventionnel ont quasiment disparu. Le patient n’a donc pas le choix entre un praticien cher et un praticien accessible : il a le choix entre payer ou ne pas se soigner. Ce n’est plus une question de confort ou de rapidité de prise en charge, c’est une atteinte directe à l’égalité devant la santé.
On pourrait objecter que la liberté tarifaire des médecins est une contrepartie à leur longue formation et à leurs responsabilités. L’argument a une certaine logique pour des actes optionnels ou de confort. Mais pour une intervention qui conditionne la vue ou la mobilité d’une personne de 75 ans, le raisonnement libéral atteint ses limites éthiques. La santé n’est pas un marché comme les autres, et les actes fréquents sur des populations captives ne devraient pas être le terrain privilégié d’une optimisation tarifaire.
Les pouvoirs publics ont tenté, avec la réforme du « 100% Santé », d’encadrer certains dépassements dans l’optique, l’audiologie et le dentaire. Mais la chirurgie, elle, reste largement hors du radar de ces dispositifs. La question qui se pose désormais est simple : jusqu’où laissera-t-on ce glissement se poursuivre avant qu’une intervention réglementaire sérieuse ne s’impose ? Et combien de patients auront renoncé à une opération nécessaire d’ici là ?
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