Cent vingt ans après la réhabilitation d’Alfred Dreyfus par la Cour de cassation, Emmanuel Macron a présidé la toute première Journée nationale de commémoration de cet événement, en inaugurant une statue de bronze de l’officier injustement condamné, désormais installée sur l’île de la Cité, devant la juridiction même qui l’avait blanchi en 1906. Le geste est fort. La question qui gratte, c’est de savoir si ce geste appartient à l’histoire ou à la campagne.
Soyons honnêtes : l’affaire Dreyfus est l’un des récits fondateurs de la République française. Un officier juif, broyé par une institution militaire rongée par l’antisémitisme et le mensonge d’État, sauvé par une presse libre et des intellectuels qui ont choisi le scandale plutôt que le confort. Ce n’est pas un détail commémoratif, c’est un miroir tendu à chaque génération. Macron a appelé à une vigilance « de tous les instants » face à la résurgence de l’antisémitisme. Le mot résurgence est d’une précision clinique : les actes antisémites ont explosé en France ces dernières années, et personne ne peut sérieusement prétendre le contraire.
Mais voilà le problème avec les grandes commémorations républicaines : elles fonctionnent comme des absolutions symboliques. On honore Dreyfus, on cite Zola, on inaugure le bronze, et on rentre déjeuner en se sentant du bon côté de l’histoire. La vraie question n’est pas de savoir si l’on condamne l’antisémitisme de 1906, exercice dont personne ne peut revendiquer le mérite, mais ce que l’on fait concrètement contre celui de 2026.
« Le dreyfusisme nous rappelle que l’antisémitisme est l’ennemi de la République. »
Cette phrase du discours de Macron résume à la fois la force et la limite de l’exercice. La formule est juste. Mais une démocratie ne se juge pas à la qualité de ses discours, elle se juge à la constance de ses actes. Or, la France est en campagne présidentielle, et les grandes causes républicaines ont ce fâcheux talent de devenir des arguments électoraux dès que le calendrier l’exige.
Ce n’est pas une raison d’invalider la cérémonie. Dreyfus méritait cette statue, et méritait qu’elle soit devant la Cour de cassation plutôt qu’enfouie dans un coin discret. L’artiste Tim l’avait sculptée en 1985, il aura fallu quarante et un ans pour lui trouver une place visible. C’est en soi un aveu sur la lenteur des démocraties à assumer leurs propres leçons.
Ce qui rend l’événement intéressant politiquement, c’est le contexte saturé dans lequel il s’inscrit : une droite nationaliste qui recompose ses alliances, une gauche fracturée, et une société française qui peine à distinguer la mémoire sincère du recyclage mémoriel. Macron a choisi Dreyfus comme boussole. C’est un choix intelligent, parce que l’affaire Dreyfus est indiscutable dans ses conclusions, universelle dans ses leçons, et suffisamment ancienne pour ne froisser aucun allié de coalition.
Reste à savoir si la République sait encore produire des Zola, des hommes et des femmes prêts à tout perdre pour dire la vérité. Les statues, elles, ne prennent jamais de risques.
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