Politique & Economie

Dettes publiques : le capitalisme déraille en silence

Tout le monde accuse les États de dépenser sans compter, mais personne ne pose la vraie question : et si la dette publique mondiale était le symptôme d’un capitalisme structurellement déréglé, pas d’une simple incurie politique ?

C’est la thèse dérangeante qu’avance Anton Brender, économiste et auteur de « Géopolitique de la dette », dans un entretien au Monde. Son diagnostic tranche avec le discours dominant de la rigueur budgétaire : les États n’ont pas croulé sous les déficits par légèreté, mais parce qu’ils ont absorbé, bon gré mal gré, un excès mondial d’épargne privée que le secteur privé n’arrivait plus à investir utilement.

Le mécanisme est implacable. Quand les ménages et les entreprises épargnent davantage qu’ils n’investissent, cette épargne excédentaire doit bien atterrir quelque part. Elle se déverse sur les obligations d’État, maintient les taux bas et incite les gouvernements à emprunter davantage. L’endettement public devient alors une soupape, pas un vice.

« La montée des dettes publiques est le reflet d’un dérèglement du capitalisme. »

Ce diagnostic a des conséquences pratiques considérables pour les investisseurs et pour les décideurs. Si la dette n’est pas la cause du problème mais son reflet, alors les politiques d’austérité brutales risquent d’aggraver le déséquilibre plutôt que de le corriger : moins de dépenses publiques sans débouchés privés supplémentaires, c’est moins de demande globale et plus d’épargne en quête de rendement, ce qui alimente le cercle vicieux.

La France, dont la dette dépasse allègrement les 110 % du PIB, est en première ligne de ce débat. Les marchés obligataires surveillent chaque trimestre, les agences de notation brandissent leurs avertissements, et pourtant les taux restent historiquement soutenables. Brender suggère que ce paradoxe apparent n’est pas un accident : c’est précisément la logique du système.

Reste la question que l’économiste laisse ouverte : si le capitalisme global produit structurellement trop d’épargne, quel choc viendra rééquilibrer la machine ?


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