À 79 ans, sans poste officiel, sans élection ni nomination récente, Mario Draghi continue de façonner la politique économique de l’Union européenne comme peu d’hommes en exercice parviennent à le faire. L’ancien président de la Banque centrale européenne, qui a quitté la présidence du Conseil italien en 2022, reste la référence intellectuelle et stratégique autour de laquelle gravitent dirigeants, commissaires et marchés financiers. Son rapport sur la compétitivité européenne, remis à Bruxelles en septembre 2024, est depuis devenu la boussole officieuse de l’UE, cité dans presque chaque grand discours institutionnel.
Un rapport qui a redessiné la conversation économique européenne
Pour comprendre l’emprise actuelle de Draghi sur les institutions européennes, il faut revenir à ce document de près de 400 pages remis à Ursula von der Leyen à l’automne 2024. Le rapport pointait un décrochage structurel de l’Europe face aux États-Unis et à la Chine, chiffrant à 800 milliards d’euros par an le surcroît d’investissements nécessaires pour combler l’écart de productivité. Depuis, chaque débat budgétaire à Bruxelles, chaque négociation sur l’union des marchés de capitaux ou sur la politique industrielle commune, emprunte au vocabulaire et aux priorités fixés par ce texte. C’est une performance rare : écrire, sans pouvoir de contrainte, la feuille de route d’un continent.
Ce que ce rapport a réussi, c’est de poser un diagnostic que personne n’osait formuler aussi crûment au sein des institutions. L’Europe réglemente mais n’investit pas assez, innove moins vite que ses rivaux, et souffre d’une fragmentation de ses marchés financiers qui handicape ses propres entreprises. Draghi a dit tout cela avec la légitimité de quelqu’un qui a déjà sauvé l’euro une première fois d’une crise de liquidité.
Le parcours qui explique cette autorité exceptionnelle
L’homme doit cette influence à un capital de crédibilité accumulé sur plusieurs décennies. Gouverneur de la Banque d’Italie, directeur général du Trésor à Rome dans les années 1990, il a piloté des privatisations massives avant de rejoindre Goldman Sachs puis de prendre la tête de la BCE en 2011, au pire de la crise des dettes souveraines. C’est sa phrase de juillet 2012, « whatever it takes » (quoi qu’il en coûte), prononcée pour défendre l’euro, qui reste son acte fondateur aux yeux des marchés. Elle avait suffi, à elle seule, à stopper la spéculation contre l’Espagne et l’Italie sans qu’un seul euro soit dépensé.
Sa présidence du Conseil italien (2021-2022), bien que brève, a confirmé sa capacité à gouverner concrètement, au-delà de la banque centrale. Il en est sorti avec une image intacte, ayant abandonné le pouvoir plutôt que de le conserver à n’importe quel prix, ce qui n’a fait que renforcer son prestige moral.
Le sphinx : une influence construite sur la rareté de la parole
Ce qui distingue Draghi de la plupart des anciens hauts fonctionnaires européens, c’est précisément sa discrétion calculée. Il n’anime pas de think tank visible, ne donne que très peu d’interviews, et ses rares prises de parole publiques sont donc traitées comme des événements. Cette économie de la parole transforme chacune de ses interventions en signal fort, immédiatement décrypté par les marchés et les chancelleries. Le surnom de « sphinx » lui colle à la peau non par mystère cultivé pour lui-même, mais parce que le silence est, dans son cas, un instrument de pouvoir réfléchi.
Cette posture lui permet aussi de parler à des interlocuteurs que peu d’hommes peuvent convaincre ensemble : un PDG du CAC 40, un président de la Réserve fédérale américaine, un chef de gouvernement du Sud de l’Europe. Il n’incarne aucun parti, aucune idéologie tranchée, ce qui lui ouvre des portes fermées aux politiques classiques.
« Mario Draghi parle à tout le monde parce qu’il ne représente personne en particulier. C’est à la fois sa force et ce qui le rend insaisissable. »
Ce qui attend l’Europe, et le rôle que Draghi pourrait encore jouer
À retenir
- Influence durable : Draghi oriente l’agenda de l’UE sans détenir le moindre mandat officiel depuis 2022.
- Rapport structurant : son diagnostic sur la compétitivité européenne, publié en 2024, sert de référence à Bruxelles et aux capitales membres.
- Profil unique : sa capacité à s’adresser simultanément aux marchés, aux patrons et aux chefs d’État le rend incontournable dans un contexte de montée des tensions économiques mondiales.
La question n’est plus de savoir si Draghi a de l’influence, mais jusqu’où une influence informelle peut aller sans legitimité démocratique directe. L’Europe se trouve dans la situation paradoxale de laisser un homme sans mandat orienter ses choix collectifs les plus structurants, simplement parce que personne dans les institutions ne produit une vision aussi cohérente et aussi bien documentée. C’est autant un hommage à Draghi qu’un aveu sur la capacité de l’UE à produire elle-même son propre cap stratégique. Tant que ce vide persiste, le sphinx de Francfort continuera d’occuper la scène.
En savoir plus sur Glorieux Geek
Subscribe to get the latest posts sent to your email.


1 Comment