Politique

l’État met enfin les points sur les i face à l’ingérence russe

Un ministre de l’Intérieur qui menace par écrit une chaîne de télévision de poursuites pénales : la scène est suffisamment rare pour qu’on s’y arrête. Laurent Nuñez a adressé à l’Arcom une lettre ciblant CNews directement, lui reprochant de « faciliter » l’ingérence russe en maintenant à l’antenne Xenia Fedorova, chroniqueuse pro-Kremlin frappée d’un arrêté d’expulsion du territoire français. L’affaire soulève une question concrète : une chaîne privée peut-elle continuer à offrir une tribune à une personne que l’État a jugée indésirable, simplement en la faisant intervenir depuis l’étranger ?

Ce que Fedorova représente vraiment sur CNews

Xenia Fedorova n’est pas une simple commentatrice aux opinions tranchées. Elle est identifiée par les services de renseignement français comme un relais actif des narratifs du Kremlin : minimisation des crimes de guerre en Ukraine, remise en cause de l’aide occidentale à Kiev, promotion des thèses de déstabilisation habituelles. Son expulsion du territoire n’était pas un caprice administratif : c’était un acte de sécurité nationale, signé, daté, opposable.

La parade imaginée par la chaîne, la faire intervenir par liaison depuis l’étranger, est d’une audace déconcertante. Elle revient à dire que l’arrêté d’expulsion ne vaut que pour le corps physique de la personne, pas pour sa parole télévisée. Sur le plan de l’effet concret pour le téléspectateur, la distinction est nulle. Le message pro-Kremlin arrive en France, porté par un média français, financé par un groupe français, avec une audience française.

Nuñez a raison sur le fond, mais le cadre légal est flou

La lettre de Nuñez à l’Arcom est politiquement courageuse parce qu’elle nomme une réalité que le monde des médias préfère habituellement contourner : CNews, chaîne du groupe Bolloré, n’est pas un média comme les autres en matière de complaisance envers les narratifs hostiles à l’ordre libéral occidental. Accuser publiquement une chaîne de « faciliter » l’ingérence étrangère, c’est une formulation qui engage.

Le ministre de l’Intérieur accuse le média du groupe Bolloré de « faciliter » l’ingérence russe, dans une lettre adressée à l’Arcom évoquant des « sanctions pénales ».

Sur le plan juridique, cependant, la situation est moins nette. La loi française encadre les ingérences étrangères, notamment depuis la loi de 2024 sur les influences étrangères. Mais l’application à un média audiovisuel qui diffuse une personne expulsée via liaison internationale n’a pas encore été testée devant les tribunaux. L’Arcom hérite donc d’une décision inédite : qualifier ou non ce montage comme une violation des obligations de la chaîne. Si elle botte en touche, Nuñez aura fait une déclaration de principe sans effet. Si elle agit, la jurisprudence sera fondatrice.

L’argument de la liberté d’expression ne tient pas ici

CNews et ses défenseurs feront immanquablement valoir la liberté de la presse et le pluralisme. L’argument mérite d’être pris au sérieux pour être réfuté correctement. La liberté d’expression protège les opinions, y compris dérangeantes. Elle ne protège pas la diffusion coordonnée de messages rédigés en service commandé par un État étranger en guerre contre un pays ami de la France.

Ce n’est pas une question d’opinion : les services de renseignement ont qualifié le profil de Fedorova, et c’est précisément ce qui a justifié son expulsion. Permettre à cette même personne de continuer à émettre sur une fréquence française viderait l’arrêté d’expulsion de toute substance. Nulle chaîne ne dispose d’un droit constitutionnel à contourner une mesure de sécurité nationale par interposition technique.

Ce que cette affaire révèle sur la régulation des médias

À retenir

  • Expulsion sans disparition : Xenia Fedorova, visée par un arrêté d’expulsion, pourrait continuer à intervenir sur CNews depuis l’étranger, contournant de fait la mesure.
  • Menace pénale directe : Laurent Nuñez accuse la chaîne du groupe Bolloré de « faciliter » l’ingérence russe et évoque des sanctions pénales dans sa lettre à l’Arcom.
  • Enjeu de régulation : l’Arcom se trouve en première ligne pour décider si la diffusion à distance d’une personne expulsée viole les obligations de la chaîne.

Nuñez pousse donc l’Arcom à agir vite et fort, en espérant que la menace pénale suffira à dissuader la chaîne avant que les tribunaux aient à trancher. C’est une stratégie d’intimidation légale, assumée. Elle sera efficace ou elle ne le sera pas, mais elle a au moins le mérite de forcer le sujet dans le débat public. Une démocratie qui laisse une chaîne nationale relayer, depuis son propre territoire, les messages d’un État belligérant contre ses alliés, sans mécanisme de réponse rapide, a un problème de souveraineté informationnelle qu’elle ne peut pas indéfiniment esquiver derrière le principe de liberté de la presse.


En savoir plus sur Glorieux Geek

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

administrator
Rédacteur passionné de culture geek, gaming, sport et actualité. Fondateur de Glorieux Geek, le site d'actu geek en français.

2 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *