Pendant des décennies, l’Afrique a regardé ses richesses partir en bateaux, brutes et bon marché, pour être transformées ailleurs et revendues à prix d’or. Ce paradoxe colonial, qui a perduré bien après les indépendances, est peut-être en train de se fissurer. Le sommet d’Abidjan consacré aux minerais critiques africains ne ressemble pas à une conférence de plus : il pose une question que personne ne peut plus esquiver.
Le continent africain concentre une part massive des réserves mondiales de cobalt, manganèse, lithium ou coltan, ces métaux devenus stratégiques à l’ère de la transition énergétique et de l’électronique. La demande mondiale pour ces ressources va exploser dans les prochaines années, portée par les batteries de véhicules électriques, les infrastructures d’IA et les énergies renouvelables. Et pourtant, l’Afrique en perçoit une fraction infime de la valeur finale. Le minerai part, les emplois, les brevets et les marges restent ailleurs.
Ce que réclament les décideurs réunis à Abidjan, c’est la transformation locale : raffiner, industrialiser, capter de la valeur avant l’export. L’idée n’est pas nouvelle, mais elle prend aujourd’hui une résonance particulière. Pourquoi ? Parce que la géopolitique des matières premières a radicalement changé. Les Occidentaux, qui ont longtemps ignoré la question, ont brutalement réalisé leur dépendance aux chaînes d’approvisionnement contrôlées par la Chine. Pékin, elle, a compris depuis longtemps que la vraie richesse n’est pas dans le sol mais dans la transformation.
L’Afrique veut transformer davantage de ses minerais sur son sol, plutôt que de les exporter à l’état brut, pour capter une plus grande part des richesses générées par ces ressources.
Ce rapport de force inédit crée une fenêtre d’opportunité que le continent aurait tort de rater. L’Europe et les États-Unis cherchent désespérément à diversifier leurs sources d’approvisionnement et à sécuriser des chaînes de valeur hors de l’orbite chinoise. Des pays africains bien positionnés peuvent négocier non plus une simple vente de matières premières, mais des partenariats industriels incluant technologie, formation et infrastructure. Le Maroc, déjà bien avancé dans cette logique avec ses phosphates transformés en engrais exportés, incarne un modèle que d’autres pourraient s’inspirer.
Les obstacles restent colossaux. Financer des usines de raffinage demande des capitaux que beaucoup d’États africains peinent à mobiliser. L’instabilité politique dans certaines zones minières fait fuir les investisseurs sérieux. Et les multinationales qui ont construit leur modèle économique sur l’extraction à bas coût ne lâcheront pas facilement leurs positions. Certains accords bilatéraux anciens, signés dans des conditions peu favorables, compliquent encore la donne.
Mais l’élan est là. Ce sommet d’Abidjan signale quelque chose de plus profond qu’une ambition rhétorique : une convergence entre des gouvernements africains qui ont compris l’urgence, des partenaires étrangers qui ont besoin d’alternatives à la Chine, et une opinion publique de plus en plus sensible à la question de la souveraineté économique. La vraie question n’est plus de savoir si l’Afrique peut transformer ses minerais. C’est de savoir si elle aura les moyens de tenir cette ligne face aux pressions qui ne manqueront pas de venir.
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