Il y a des naufrages qui se voient de loin et auxquels on refuse pourtant de croire jusqu’au bout. Le programme SCAF, acronyme de Système de Combat Aérien du Futur, était censé incarner quelque chose de rare et de précieux : la preuve que l’Europe pouvait construire sa propre autonomie stratégique, en acier, en fibres composites et en électronique de pointe. Près de 100 milliards d’euros projetés, un horizon à 2040, et surtout un symbole. Berlin vient d’annoncer son abandon. Le symbole est à terre.
Pour comprendre l’ampleur du désastre, il faut revenir aux origines. Le SCAF naît en 2017, poussé par Macron et Merkel dans un élan d’europhilie post-Brexit. L’idée : faire travailler ensemble Dassault Aviation, champion français de l’avion de combat, et Airbus, géant européen aux racines franco-germano-espagnoles. Sur le papier, l’équation est séduisante. Dans les faits, elle s’est révélée explosive. Les deux industriels n’ont jamais vraiment réussi à s’entendre sur le partage des technologies, des brevets, des rôles et, au fond, du leadership. Dassault, fort de son expertise Rafale, refusait de livrer à un concurrent ce qui constitue son ADN. Airbus, de son côté, exigeait une place à la hauteur de son poids politique et économique.
Ce n’est pas une querelle de tempéraments. C’est une contradiction de structure. Deux États, deux industries nationales, deux visions de ce que doit être la souveraineté industrielle. La France veut garder le contrôle de la technologie de combat. L’Allemagne veut un projet véritablement partagé, sans vassalisation. Ces deux postures sont légitimes. Elles sont aussi fondamentalement incompatibles dans le cadre d’un programme aussi sensible.
« Dans le domaine spatial comme dans le domaine militaire, la frontière entre l’exploit et la catastrophe est ténue. »
La question qui brûle maintenant est simple et brutale : que fait l’Europe sans le SCAF ? Le Rafale français continue sa carrière export avec succès, l’Eurofighter allemand vieillit, et pendant ce temps, les États-Unis livrent leurs F-35 à des alliés toujours plus nombreux, tandis que la Chine avance sur ses propres programmes de sixième génération. L’autonomie stratégique européenne, ce concept si souvent évoqué dans les discours depuis 2016, prend un coup de canif supplémentaire, après tant d’autres.
Certains diront qu’il vaut mieux tuer un mauvais programme que de s’enliser dans un gouffre financier. C’est vrai. Mais derrière l’échec industriel se cache un aveu politique dévastateur : l’Europe n’est toujours pas capable de construire ensemble ce qu’elle serait seule capable de faire séparément. Le partenariat franco-allemand, moteur historique de la construction européenne, montre ici ses limites les plus concrètes. Pas sur une déclaration de sommet. Sur un fuselage qui ne sera jamais fabriqué.
La prochaine étape sera fascinante à observer : la France va-t-elle avancer seule vers un Rafale nouvelle génération ? L’Allemagne va-t-elle se rapprocher encore davantage du parapluie américain ? Les réponses à ces questions diront beaucoup plus sur l’état réel de l’Europe de la défense que n’importe quel livre blanc ou n’importe quelle boussole stratégique.
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