Un pari industriel d’une ampleur rare : le groupe italien Marcegaglia va investir 1,2 milliard d’euros pour construire à Fos-sur-Mer la première nouvelle aciérie française depuis cinquante ans. Baptisé « Mistral », le projet prévoit une production dépassant 2 millions de tonnes d’acier bas carbone par an à partir de 2029, sur un site racheté en 2024 à Ascometal. C’est l’une des plus importantes décisions d’investissement industriel annoncées en France depuis des décennies, et elle intervient paradoxalement au plus fort d’une crise sidérurgique européenne.
Un projet qui nage à contre-courant
La sidérurgie européenne traverse une période noire. La concurrence des aciers asiatiques à bas coût, la flambée des prix de l’énergie depuis 2022 et la contraction de la demande automobile ont mis sous pression la quasi-totalité des grands groupes du secteur. Dans ce contexte, l’annonce de Marcegaglia a de quoi surprendre. Le groupe familial, l’un des leaders européens de la transformation de l’acier, a visiblement choisi de voir dans la crise une opportunité de repositionnement stratégique plutôt qu’un signal de retrait.
Le site de Fos-sur-Mer n’est pas choisi au hasard. La zone industrialo-portuaire de l’étang de Berre concentre déjà raffineries, complexes chimiques et infrastructures logistiques parmi les plus importantes du pays. Racheter le foncier et les installations d’Ascometal en 2024, puis y greffer un outil de production entièrement nouveau, permet à Marcegaglia de s’éviter les délais et surcoûts d’une implantation en terrain vierge.
L’acier vert comme argument central
La nature même de l’acier produit est au cœur du pari commercial. Le projet Mistral mise sur l’acier dit « bas carbone », produit via des fours électriques alimentés en grande partie par des énergies renouvelables, plutôt que par les hauts-fourneaux classiques à coke. Cette technologie réduit considérablement les émissions de CO₂ par tonne produite et répond à une demande croissante de la part des industriels automobiles et de la construction, soumis à des objectifs environnementaux de plus en plus contraignants.
Le projet Mistral représente l’une des décisions d’investissement industriel privé les plus importantes annoncées en France dans le domaine de la sidérurgie depuis un demi-siècle, selon le reportage du Monde.
Le choix de la filière électrique est aussi un choix politique implicite : la France, grâce à son parc nucléaire, dispose d’une électricité décarbonée et relativement stable en termes de prix par rapport à ses voisins allemands ou italiens. C’est précisément cet avantage comparatif, longtemps sous-exploité dans les discours de politique industrielle, que Marcegaglia semble vouloir monétiser.
Ce que cela représente pour le bassin industriel
Pour Fos-sur-Mer et l’ensemble de l’aire métropolitaine marseillaise, l’enjeu dépasse la seule question de l’emploi direct. Un investissement de cette ampleur génère une demande en sous-traitance locale, en services d’ingénierie, en maintenance et en logistique qui peut peser plusieurs centaines de postes supplémentaires indirects. Le bassin fosséen, qui a encaissé plusieurs fermetures industrielles douloureuses au cours des deux dernières décennies, retrouverait avec Mistral un ancrage productif de premier plan.
La question qui reste posée est celle du calendrier. Construire une aciérie en moins de trois ans, obtenir les autorisations environnementales dans les délais annoncés et tenir un budget fixé à 1,2 milliard dans un contexte de coûts de construction toujours volatils : chacun de ces défis pris isolément est surmontable, mais leur accumulation constitue un vrai test pour la capacité d’exécution du groupe. La date de 2029 n’est crédible que si les premiers permis sont déposés et obtenus dans les tout prochains mois.
À retenir
- Un investissement historique : 1,2 milliard d’euros pour la première aciérie construite en France depuis cinquante ans, sur le site de Fos-sur-Mer.
- Pari sur le bas carbone : la technologie des fours électriques vise à répondre aux exigences environnementales des industriels clients, en exploitant l’avantage nucléaire français.
- Mise en production en 2029 : le calendrier annoncé est ambitieux et dépendra de la rapidité des autorisations et de la maîtrise des coûts de construction.
Reste une question de fond : pourquoi un groupe privé étranger croit en l’avenir industriel de la France quand tant d’acteurs nationaux hésitent ou attendent ? Le projet Mistral n’est peut-être pas seulement une décision d’affaires ; c’est aussi un signal envoyé à une filière européenne tentée par le repli, celui que l’investissement dans l’outil productif, même en temps de crise, reste la seule sortie par le haut.
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