Quinze millions de dollars en un week-end, dans seulement 855 salles : le documentaire You Can See Everything, produit par A24 et coréalisé par Nathan Fielder et Lance Oppenheim, vient de signer le meilleur démarrage pour un documentaire en Amérique du Nord depuis Fahrenheit 9/11 de Michael Moore en 2004. C’est une performance qui mérite qu’on s’arrête dessus, parce qu’elle dit quelque chose d’important sur l’état du cinéma de non-fiction en 2026 et sur la fascination durable que le cas Elizabeth Holmes exerce sur le public.
Le point de départ du film est presque trop beau pour être vrai. Elizabeth Holmes, condamnée pour avoir escroqué les investisseurs de sa société de tests sanguins Theranos, dispose de 34 jours avant de devoir rejoindre sa cellule pour purger une peine de onze ans. Elle décide, dans cet intervalle, d’inviter une équipe de tournage chez elle, auprès de ses deux jeunes enfants et de son compagnon Billy Evans. Nathan Fielder, connu pour ses séries Nathan for You et The Rehearsal qui jouent en permanence sur la frontière entre réel et mise en scène, s’installe dans ce foyer avec une caméra.
Le résultat tient en presque trois heures, avec de longs silences gênants que le film n’essaie pas de combler. Selon les retours des spectateurs et des critiques présents à l’avant-première surprise de Telluride en septembre dernier, le film est tour à tour « surréaliste », « fascinant » et « déroutant ». Ce ne sont pas des qualificatifs vagues : plusieurs critiques évoquent des scènes concrètes qui font basculer le film dans un malaise difficilement descriptible, notamment autour du comportement de Billy Evans en présence des caméras.
Ce qui rend la genèse du projet particulièrement intéressante, c’est la méfiance initiale de Fielder lui-même. Selon Lance Oppenheim rapporté par IndieWire, le réalisateur était si sceptique quant à sa capacité à apporter quelque chose de nouveau sur une personnalité aussi surexposée qu’Elizabeth Holmes qu’il a négocié avec A24 un kill switch, soit un droit de retrait complet sur le projet, avant même de commencer le tournage. Fielder voulait la garantie absolue de pouvoir abandonner le film s’il estimait ne pas réussir à dépasser ce qui avait déjà été dit sur Holmes.
C’est une posture intellectuellement honnête et rare dans le milieu du documentaire, où la pression commerciale pousse souvent à produire coûte que coûte. A24, label indépendant habitué à parier sur des objets difficiles à formater, a accepté ces conditions. Le résultat semble avoir convaincu Fielder que le pari en valait la peine.
« Je te fais confiance. », Elizabeth Holmes à Nathan Fielder, lors d’un appel téléphonique passé depuis sa prison la veille de la sortie en salles du film, selon The Wrap.
Comparer les 15 millions de dollars de You Can See Everything à ceux de Fahrenheit 9/11 est éloquent, mais il faut contextualiser. Le film de Moore sortait en 2004 dans un climat politique américain surchauffé, et bénéficiait d’une visibilité médiatique exceptionnelle liée à la controverse. You Can See Everything, lui, n’a quasiment pas fait de promotion classique : sa révélation à Telluride, l’absence d’entretiens promotionnels habituels, et une sortie limitée à 855 salles contre 3 321 pour le dernier film d’Alejandro G. Iñárritu deux semaines plus tôt. Le bouche-à-oreille seul semble avoir propulsé le film à ce niveau, ce qui est d’autant plus spectaculaire.
C’est aussi le signe que le public garde une appétence réelle pour des documentaires qui refusent les formules établies. Les reconstitutions dramatisées façon true crime, les experts interviewés en bureau, les graphiques de données financières : rien de tout ça ici. À la place, du temps réel, des silences, une caméra qui observe sans conclure. Ce pari formel, que beaucoup jugeaient risqué commercialement, s’avère être précisément ce qui attire les spectateurs.
À retenir
Au fond, You Can See Everything pose une question que le documentaire classique esquive trop souvent : peut-on vraiment «tout voir» de quelqu’un qui a consacré des années à construire une image ? Le score au box-office suggère que le public, lui, est prêt à passer trois heures à chercher la réponse. Ce n’est pas rien.
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