Politique & Economie

SFR est mort, vive le cartel des télécoms

Il y a des nouvelles qui ressemblent à un séisme et qu’on savait pourtant inévitables. Quand un opérateur télécom historique, présent dans des millions de foyers français, disparaît du paysage concurrentiel absorbé par ses trois rivaux directs pour plus de 20 milliards d’euros, on devrait s’arrêter une seconde et mesurer ce que cela signifie vraiment pour le consommateur, pour les salariés et pour la structure même du marché.

Selon Le Monde, Patrick Drahi a donc officialisé la cession de SFR à un triumvirat inédit : Bouygues Telecom, Free et Orange se partagent les dépouilles de ce qui fut l’un des fleurons (contestés) des télécommunications françaises. L’opération est conditionnée au feu vert des autorités de concurrence, ce qui n’est pas une formalité. Mais l’onde de choc, elle, est déjà là.

La première victime visible, ce sont les salariés. Le climat social chez SFR était déjà décrit comme dégradé avant même cette annonce. Le rachat par trois concurrents simultanés ne laisse guère d’illusions : les doublons de postes seront massifs, les synergies invoquées seront surtout des suppressions d’emplois maquillées en optimisation. C’est la mécanique habituelle de ce type d’opération, et personne, cette fois, ne semble vraiment vouloir la contester.

Mais le problème de fond est ailleurs. La France passait de quatre opérateurs à trois. Elle passerait demain à trois opérateurs qui ont précisément décidé ensemble d’acheter le quatrième. C’est une concentration d’une nature particulière : non pas une fusion classique, mais une absorption collective par des concurrents directs. Les autorités de Bruxelles et de Paris vont devoir décider si ce montage est compatible avec un marché suffisamment concurrentiel. L’enjeu est considérable, parce que les tarifs des forfaits mobiles et internet en France sont parmi les plus bas d’Europe, et cette compétitivité tient précisément à la pression exercée par quatre acteurs.

Quand il n’y a plus de vrai concurrent pour tirer les prix vers le bas, c’est toujours le consommateur qui finit par payer la note.

On peut comprendre la logique industrielle de l’opération. SFR accumulait les difficultés financières sous la gestion Drahi, son réseau était critiqué, sa réputation auprès des abonnés entamée. Drahi cherchait une sortie, ses créanciers aussi. La solution trouvée est d’une efficacité brutale : on liquide le problème en le distribuant entre ceux qui en bénéficient le plus directement.

Ce qui est troublant, c’est la rapidité avec laquelle ce rachat a été structuré entre concurrents. Dans n’importe quel autre secteur, une telle coordination entre rivaux pour éliminer un acteur du marché déclencherait immédiatement des enquêtes sur d’éventuelles pratiques anticoncurrentielles. Ici, c’est présenté comme une solution de marché presque naturelle. Les régulateurs auraient tort de traiter ça comme un dossier ordinaire.

Le vrai test sera la décision des autorités de concurrence. Si elles donnent leur aval sans conditions drastiques sur les prix et la couverture réseau, le message envoyé au marché sera sans ambiguïté : en France, on peut réduire la concurrence à trois en rachetant collectivement le quatrième. Ce précédent-là vaut bien plus que 20 milliards d’euros.


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