Il y a des deals qui changent une industrie pour une décennie. Celui annoncé cette semaine dans les télécoms français est clairement de cet acabit. Free, Orange et Bouygues Telecom ont signé cette nuit un protocole d’accord avec Altice pour le rachat de SFR, le tout valorisé à 20,35 milliards d’euros. Vingt milliards. C’est la plus grande opération de l’histoire des télécoms en France, et elle mérite qu’on s’y attarde sérieusement.
Pour comprendre l’ampleur du tremblement de terre, il faut remonter à 2012. Cette année-là, l’arrivée de Free Mobile sur le marché avait tout fracassé : les prix avaient chuté, les opérateurs historiques avaient saigné, et les consommateurs avaient applaudi. Depuis, la France vivait avec quatre grands opérateurs nationaux, un équilibre fragile mais réel. Si ce rachat se concrétise, on reviendra à trois. Et là, la question qui fâche s’impose d’elle-même : est-ce vraiment une bonne nouvelle pour vous, pour nous, pour nos factures ?
Le scénario de consolidation plaît aux actionnaires et aux opérateurs, c’est une certitude. SFR, sous la tutelle d’Altice, avait accumulé les dettes et les déconvenues, perdant des abonnés trimestre après trimestre dans une gestion dont les résultats parlent d’eux-mêmes. Racheter les morceaux à trois n’est pas un acte philanthropique : chacun récupère des fréquences, des infrastructures, une base clients. Le gâteau est appétissant.
« On se dirige lentement mais sûrement vers la plus grande opération de l’histoire des télécoms français. »
Mais l’histoire des fusions dans les télécoms est rarement une romance. Moins de concurrents, c’est mécaniquement moins de pression tarifaire. Le régulateur, l’Autorité de la concurrence, aura son mot à dire, et il devra être décisif. Les autorités européennes également. Les conditions imposées (cession de fréquences, maintien de tarifs plafonnés, obligations de déploiement réseau) seront le vrai thermomètre de ce deal. Sans garde-fous solides, le retour à trois opérateurs peut très bien signifier la fin de la guerre des prix qui a pourtant sauvé le pouvoir d’achat de millions de Français depuis quinze ans.
Il y a pourtant un argument industriel sérieux en faveur de la consolidation : l’investissement réseau. La 5G, la fibre dans les zones blanches, la montée en puissance des infrastructures critiques, tout cela coûte des dizaines de milliards. Quatre opérateurs qui se font la guerre à coups de forfaits à dix euros ont structurellement moins de capacité à investir qu’un marché consolidé avec des marges reconstituées. L’argument est réel, même si les opérateurs ont tendance à le brandir un peu trop vite dès qu’on leur parle de concurrence.
Ce protocole d’accord n’est qu’une étape, les régulateurs nationaux et européens devront valider l’opération, probablement avec des conditions drastiques. Mais la direction est tracée. La France des télécoms que nous avons connue depuis 2012 est peut-être en train de prendre fin, et la question de savoir qui paiera vraiment l’addition reste, pour l’instant, entièrement ouverte.
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