Un algorithme peut-il promettre l’égalité des chances tout en la sabotant par ses propres mécanismes ? C’est la question brutale que pose une note de l’Institut des politiques publiques (IPP), publiée ce jeudi 15 octobre, signée par deux économistes de l’École polytechnique, Julien Combe et Denis Sokolov. Leur verdict est sans appel : Parcoursup n’atteint pas réellement les quotas minimaux de boursiers qu’il est pourtant censé imposer aux formations de l’enseignement supérieur.
Un dispositif qui rate sa cible dès la conception
Le principe des quotas sur Parcoursup est simple sur le papier : chaque formation doit accepter un nombre minimum de candidats boursiers ou résidents dans l’académie correspondante. Le problème, c’est que cette obligation porte sur les propositions émises, pas sur les effectifs finaux. Un candidat boursier à qui l’on fait une proposition peut accepter une autre formation ou se désister. Résultat : la formation coche la case « quota respecté » sans qu’aucun boursier ne figure nécessairement dans sa promo finale. C’est un mécanisme qui ressemble à une garantie d’accès… jusqu’à ce qu’on regarde les chiffres réels.
L’étude relève également un second dysfonctionnement, plus inattendu : la plateforme accorde parfois « une priorité excessive à certains candidats ». Autrement dit, en jouant sur les classements pour favoriser les boursiers en amont de la procédure, le système peut sur-favoriser certains profils au détriment d’autres, sans pour autant que cela débouche sur une présence accrue dans les effectifs. L’outil vise juste mais tire à côté.
Ce qui convainc
- L’étude s’appuie sur des données réelles de la procédure 2024
- Les auteurs proposent une alternative concrète, pas seulement un constat
- Julien Combe reconnaît que le système actuel aide déjà partiellement les boursiers
Ce qui interroge
- Les quotas portent sur les propositions, pas sur les inscriptions effectives : une faille connue depuis des années
- La priorité excessive accordée à certains candidats crée des distorsions non maîtrisées
- Aucun bilan officiel de l’impact réel des quotas n’avait été publié avant cette étude
Une réforme simple sur le papier, politiquement complexe
La solution proposée par les chercheurs est techniquement précise : appliquer les quotas « au fil de la procédure d’admission, en ajustant les priorités en fonction des propositions et des réponses des candidats ». Plus question de modifier les classements en amont et de prier pour que les boursiers répondent favorablement. Selon leurs simulations sur les données 2024, ce mécanisme dynamique permettrait d’augmenter significativement le taux de réalisation effective des quotas.
« Le système actuel aide l’accès aux boursiers à certaines formations, c’est indéniable. Ce que l’on montre, c’est qu’il pourrait être mieux désigné pour que les quotas soient effectivement atteints parmi les admis dans chaque formation. », Julien Combe, professeur au département d’économie de l’École polytechnique
Sur le fond, la proposition est raisonnable. Sur la forme politique, c’est une autre histoire. Parcoursup est une plateforme sensible, contestée depuis sa création en 2018, régulièrement ciblée par les lycéens et les syndicats enseignants. La publication de cette étude tombe d’ailleurs en plein mouvement lycéen, ce qui ne facilitera pas une réception sereine du débat. Modifier l’algorithme au nom de l’équité, même pour de bonnes raisons, risque d’alimenter la défiance envers un outil déjà perçu comme opaque.
Parcoursup, miroir des inégalités qu’il prétend corriger
Ce que cette étude révèle en creux, c’est une vérité inconfortable sur la politique d’égalité des chances à la française : l’intention affichée et l’effet mesuré divergent fréquemment. Les quotas de boursiers ont été présentés comme une avancée sociale majeure lors de la création de la plateforme. Huit ans plus tard, leur mise en œuvre technique ne garantit pas qu’ils se traduisent en présence réelle dans les amphis. Ce n’est pas une question de mauvaise volonté : c’est une question de conception algorithmique que des chercheurs identifient et documentent pour la première fois avec des données de simulation.
Le gouvernement devra décider s’il souhaite engager une révision technique de la plateforme sur cette base, ou si la priorité reste ailleurs. Dans un contexte de tensions scolaires persistantes, différer cette correction reviendrait à assumer consciemment que les quotas restent, pour partie, un affichage.
À retenir
- Quotas non tenus : les formations sont tenues d’émettre des propositions à des boursiers, pas d’en avoir effectivement dans leurs effectifs finaux.
- Priorités déséquilibrées : l’algorithme actuel peut sur-favoriser certains candidats sans que cela se traduise dans les résultats réels.
- Solution proposée : deux économistes de Polytechnique préconisent des ajustements dynamiques des priorités tout au long de la procédure pour garantir l’atteinte réelle des quotas.
Cette étude intéressera avant tout les familles de lycéens boursiers, les responsables de formations et les décideurs publics impliqués dans la réforme de l’orientation. Pour les autres, elle sert surtout à mettre des chiffres sur une intuition souvent partagée : entre la promesse d’un algorithme juste et son effet concret, il reste encore un écart que personne ne s’était donné la peine de mesurer sérieusement jusqu’ici.
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