Science

Deux cent mille barils radioactifs découverts dans l’Atlantique

Au fond de l’Atlantique Nord-Est, à des profondeurs que la lumière du soleil n’atteint jamais, plus de 200 000 fûts de déchets radioactifs reposent depuis des décennies sur les sédiments abyssaux. La mission NODSSUM du CNRS vient d’y plonger et en ramène des images troublantes : des conteneurs éventrés, des matériaux éparpillés, et une question qui ne peut plus être esquivée, quel impact réel cette pollution silencieuse a-t-elle eu sur la vie marine ?

Un héritage industriel enfoui sous des kilomètres d’eau

Entre 1946 et 1982, plusieurs nations industrialisées, dont les États-Unis et la France, ont pratiqué le déversement de déchets radioactifs en mer de façon légale et même organisée. Le principe paraissait alors rassurant : l’immensité de l’océan diluerait tout. Des fûts métalliques, remplis de résidus de laboratoires, de matériaux contaminés et de sous-produits du nucléaire civil, ont ainsi été balancés par-dessus bord dans des zones désignées de l’Atlantique Nord-Est. La Convention de Londres a interdit cette pratique en 1983, mais les fûts, eux, sont toujours là.

La profondeur à laquelle ils gisent, parfois au-delà de 4 000 mètres, a longtemps servi d’argument rassurant : trop loin, trop inaccessible pour constituer un danger immédiat. La mission NODSSUM renverse cette logique en montrant que l’inaccessibilité n’équivaut pas à l’inertie. Certains conteneurs sont visiblement endommagés, leur contenu potentiellement en contact direct avec l’eau de mer depuis des années.

Ce que les premières images révèlent

Les équipes du CNRS ont utilisé des robots sous-marins pour approcher et photographier les fûts. Le constat est saisissant : plusieurs conteneurs présentent des déformations ou des ruptures visibles, ce qui laisse supposer que l’acier n’a pas résisté à la pression, à la corrosion ou aux deux combinées. La question n’est donc plus « est-ce que les fûts fuient ? » mais « depuis quand, et à quelle intensité ? »

Les abysses ne sont pas une poubelle inerte : ce sont des écosystèmes actifs, traversés par des courants lents mais persistants, peuplés d’organismes qui filtrent, accumulent et transfèrent les substances chimiques le long des chaînes trophiques.

Cette réalité océanographique est au cœur de l’inquiétude des chercheurs. Les polluants radioactifs ne disparaissent pas : ils se fixent sur les sédiments, sont absorbés par les organismes benthiques, puis remontent progressivement vers la surface via la chaîne alimentaire. Des prélèvements biologiques et géochimiques ont été effectués lors de la mission pour tenter de mesurer cette contamination de façon chiffrée.

Des décennies de silence scientifique sur un sujet inconfortable

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est le temps qu’il a fallu pour qu’une mission d’envergure s’y attaque sérieusement. Les déversements ont cessé il y a plus de quarante ans, mais aucun programme scientifique systématique n’avait encore cartographié l’état réel des sites ni mesuré leur impact biologique. La raison est en partie logistique, explorer les grands fonds coûte cher, mais aussi, sans doute, politique : nommer clairement les responsabilités de nations comme la France et les États-Unis dans cette pollution abyssale n’est pas un exercice sans friction.

La mission NODSSUM représente donc un tournant, non seulement scientifique mais aussi symbolique. Elle pose les bases d’une évaluation honnête d’un héritage toxique jusque-là relégué dans l’oubli commode de l’invisible. Les résultats complets de l’analyse des prélèvements devraient permettre de modéliser la dispersion des radionucléides et d’estimer si des zones de pêche distantes pourraient être indirectement concernées.

À retenir

  • Plus de 200 000 fûts radioactifs : déversés dans l’Atlantique Nord-Est entre 1946 et 1982, ils reposent à des profondeurs allant jusqu’à 4 000 mètres.
  • Conteneurs endommagés : la mission NODSSUM du CNRS a observé des fûts éventrés, confirmant que la corrosion a compromis l’étanchéité de certains dépôts.
  • Impact écologique à mesurer : des prélèvements biologiques et géochimiques ont été réalisés pour quantifier la contamination des écosystèmes abyssaux.

Ce que la mission NODSSUM inaugure, c’est une forme de devoir de mémoire scientifique : regarder en face ce que l’on a mis sous le tapis, ou plutôt sous l’océan, et en évaluer les conséquences avec rigueur, sans minimiser ni dramatiser. La science des abysses n’en est qu’à ses débuts, et chaque plongée repousse les limites de ce que nous croyions savoir sur la résistance des écosystèmes les plus reculés de la planète. La réponse que donneront les analyses pourrait bien redéfinir durablement notre rapport à la gestion des déchets nucléaires à l’échelle mondiale.


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Rédacteur passionné de culture geek, gaming, sport et actualité. Fondateur de Glorieux Geek, le site d'actu geek en français.

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