Le fracas du 17 octobre résonne encore sur les pavés de Paris quand Sébastien Lecornu ouvre ce jeudi ses portes de Matignon aux partis politiques. Mais les deux figures tutélaires du Rassemblement national, Marine Le Pen et Jordan Bardella, ont décidé de ne pas faire le déplacement. Un choix qui en dit long sur la profondeur de la crise politique qui accompagne la crise sociale.
Une réunion de crise sous haute tension sécuritaire
La réunion de Matignon n’est pas un exercice ordinaire de dialogue républicain. Elle se tient dans un contexte d’urgence : les manifestations du 17 octobre ont dégénéré en scènes de pillages à Limoges et à Marseille, forçant l’exécutif à organiser une série de consultations en cascade. En parallèle, Emmanuel Macron a convoqué à l’Élysée l’ensemble des services de renseignement pour un conseil de sécurité, leur reprochant d’avoir mal anticipé l’ampleur de la mobilisation.
Sébastien Lecornu reçoit les partis en présence des ministres de l’Intérieur, Laurent Nuñez, et de la Justice, Gérald Darmanin, accompagnés de responsables des forces de l’ordre et des services de renseignement. Le message est clair : l’exécutif entend faire de cette consultation un exercice de gestion de crise, pas d’ouverture politique. Ce cadrage très sécuritaire ne satisfait pas tout le monde.
« On ne peut pas traiter uniquement de manière sécuritaire un sujet qui est un sujet politique. », Olivier Faure, Premier secrétaire du Parti socialiste, ce jeudi matin sur franceinfo
Faure a raison sur un point : derrière les émeutes, il y a des revendications sociales que la réponse policière seule ne peut éteindre. Lecornu sera jugé sur sa capacité à ouvrir une voie politique, pas uniquement à sécuriser le 24 octobre.
Le RN joue la posture, pas la table des négociations
L’absence de Le Pen et Bardella à Matignon est un signal politique calculé. Le parti a envoyé Alexandre Sabatou, député de l’Oise et membre de la commission des finances, dont la déclaration résume l’état d’esprit ambiant : « Nous n’en attendons pas grand-chose. » Trois ans que le RN réclame l’adoption d’une loi dite « casseurs-payeurs » pour responsabiliser financièrement les auteurs de dégradations lors de manifestations, et trois ans sans résultat législatif concret.
On peut comprendre la frustration. Mais l’absence des chefs du premier parti d’opposition à une réunion de crise organisée par le Premier ministre pose une question de responsabilité institutionnelle. Refuser la table de négociation tout en se posant en recours politique alternatif, c’est un pari à double tranchant : si la situation se stabilise sans eux, le RN aura manqué une occasion de peser ; si elle s’aggrave, ils pourront se présenter comme ceux qui avaient raison de ne pas cautionner une gestion défaillante.
L’exécutif rattrapé par ses propres contradictions
La convocation des services de renseignement par Macron ressemble à une opération de communication autant qu’à un acte de gouvernance. Accuser publiquement le renseignement de défaillance, c’est pointer une responsabilité vers l’extérieur alors que c’est l’exécutif qui pilote la politique de maintien de l’ordre. La préfecture de police a de son côté interdit les rassemblements dans plusieurs secteurs de Paris ce jeudi, anticipant déjà la prochaine mobilisation annoncée pour le 24 octobre.
La CGT a appelé à une grève générale le 5 novembre. Le déploiement annoncé du RAID, du GIGN et de la BRI pour le 24 octobre suscite des inquiétudes y compris dans des rangs qui ne sont pas naturellement hostiles à l’ordre public. L’escalade sécuritaire risque d’alimenter exactement le sentiment d’injustice qui a mis les gens dans la rue le 17 octobre.
À retenir
- Absence RN assumée : Le Pen et Bardella boycottent Matignon, Sabatou représente le parti en affichant un scepticisme total sur les résultats attendus.
- Double réunion de crise : Macron convoque le renseignement à l’Élysée pendant que Lecornu réunit les partis à Matignon, dans un dispositif très orienté sécurité.
- 24 octobre sous tension : une nouvelle mobilisation est prévue, avec un déploiement exceptionnel des forces d’élite qui alimente lui-même les crispations.
La France traverse une de ces séquences où la gestion à court terme de l’ordre public entre en collision frontale avec la nécessité d’une réponse politique de fond. Lecornu peut multiplier les réunions, Macron peut convoquer les généraux : tant que les revendications sociales qui ont mis des centaines de milliers de personnes dans la rue n’obtiennent pas de réponse concrète, chaque nouveau week-end de mobilisation sera une épreuve de vérité pour un exécutif qui semble avoir perdu l’initiative.
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