Quand la justice doit se barricader pour simplement siéger, c’est que quelque chose d’essentiel a déjà cédé dans l’espace public. Ce lundi 19 octobre, le palais de justice d’Aix-en-Provence s’est transformé pour la deuxième fois cette année en véritable forteresse : snipers sur les toits, hélicoptère en vol stationnaire, rues bouclées dans un périmètre étendu. Cinq membres présumés de la DZ Mafia comparaissent devant la cour d’assises des Bouches-du-Rhône pour le triple assassinat commis à Marseille fin 2020 et début 2021. Parmi les victimes : Brahim Chabane, 22 ans, grand frère d’Amine Kessaci, élu écologiste de Marseille et figure publique de la lutte contre le narcotrafic.
Les faits sont d’une brutalité sèche. Brahim Chabane et Réda Khaldi ont été exécutés le 29 décembre 2020, leurs corps abandonnés dans une Audi en flammes. Quelques semaines plus tard, en janvier 2021, une Renault Clio en feu révélait les restes de Nassim Loubani, la troisième victime, qui avait été démembré. Selon les enquêteurs, c’est Karim Harrat, présenté comme un poids lourd du narcotrafic marseillais, qui aurait commandité ces meurtres, percevant les trois hommes comme une menace pour son empire. Harrat, ainsi que Nadjim Ahamada Mbae, Ahmed Zakaria Bensaci, Malik Kariba et Amine Oualane, forment le groupe des accusés. Le procès doit durer jusqu’au 6 novembre.
Amine Kessaci, partie civile : la dignité comme ligne de conduite
Il y a dans cette affaire une dimension humaine qui dépasse le dossier criminel. Amine Kessaci ne s’est pas contenté du deuil silencieux. Il a écrit, témoigné, milité. Dans son essai Marseille, essuie tes larmes, il s’adresse directement à son frère disparu :
« Mon frère, toi dont je n’entendrai plus jamais la voix, parle. Il est temps. Dis-leur que le narcotrafic, c’est le diable qui déguste ton âme à la petite cuiller. »
Se porter partie civile dans ce procès, c’est pour lui réclamer la justice, pas la vengeance, selon ses propres mots relayés par Franceinfo. Une posture d’autant plus lourde à tenir que Kessaci a perdu un second frère, Mehdi Kessaci, en novembre 2025, soit à peine un an avant cette audience. Deux deuils, deux tragédies liées au même contexte de violence organisée, et un élu qui continue malgré tout à siéger et à témoigner publiquement. Ce face-à-face annoncé avec les accusés dans le prétoire sera sans doute l’un des moments les plus chargés de ce procès.
Quand chaque procès du narcotrafic exige un budget sécuritaire d’exception
Le vrai problème soulevé par ce dispositif extraordinaire, c’est sa banalisation. Ce n’est pas la première fois en 2026 qu’Aix-en-Provence mobilise snipers et hélicoptères : le procès de présumés chefs de la DZ Mafia au printemps avait déjà imposé le même protocole. Chaque audience majeure liée au narcotrafic méditerranéen génère désormais des coûts logistiques et humains considérables pour les forces de l’ordre, dans un contexte où ces affaires se multiplient.
La question qui se pose n’est pas celle de la légitimité du dispositif, mais de sa soutenabilité. Peut-on indéfiniment transformer des palais de justice en zones militarisées sans que cela révèle, en creux, l’ampleur de l’emprise que le crime organisé exerce sur certains territoires ? La réponse sécuritaire est nécessaire, mais elle ne saurait tenir lieu de politique structurelle. Ce procès est aussi un miroir tendu à l’État : il juge des hommes, mais il révèle également les failles du système dans lequel ces hommes ont prospéré pendant des années, à Marseille et au-delà.
À retenir
- Triple assassinat en 2020-2021 : trois hommes tués à Marseille dans un règlement de comptes lié au narcotrafic, dont Brahim Chabane, frère de l’élu Amine Kessaci.
- Cinq accusés jugés jusqu’au 6 novembre : Karim Harrat est présenté comme le commanditaire présumé des meurtres selon les enquêteurs.
- Dispositif sécuritaire sans précédent : snipers, hélicoptère et rues bouclées autour du palais de justice d’Aix-en-Provence, pour la deuxième fois en 2026.
Ce procès ne règlera pas à lui seul la question du narcotrafic à Marseille, mais il compte. Pour les familles de victimes, pour un élu qui a choisi la lumière plutôt que l’amertume, et pour une société qui a besoin, au moins de temps en temps, de voir la justice s’asseoir et rendre des comptes face aux réseaux qui prétendent être au-dessus d’elle.
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